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[Première mondiale] Emile Paladilhe - Patrie ! - "Pauvre martyr obscur" en contexte : la fin de l'acte patriotique


Patrie ! de Paladilhe a représenté un succès considérable à sa création en 1886. On trouve encore quelques traces de sa popularité dans les airs enregistrés par de grands barytons d'antan dans deux de ses airs de bravoure pour baryton :

  • "C'est ici le berceau de notre liberté", dont un concert d'Ernest Blanc témoigne (les lutins en ont déjà proposé en inédit toute la scène, commentée) ;
  • "Pauvre martyr obscur", enregistré par Tita Ruffo et Francisque Delmas.


Les deux sont tirés du très dense acte IV, celui de la conjuration et de son échec. Il s'agit, comme on l'avait déjà indiqué, d'un portrait inversé de la situation du Don Carlos de Verdi, avec l'exaltation de la même valeur politique, mais cette fois-ci perçue depuis les Flandres espagnoles. Le personnage est à chaque fois le comte de Rysoor, équivalent du marquis de Posa, livrant sa vie sans restriction et sans remords, au profit du ténor (nommé Karloo...) pour son projet politique de liberté des Flandres.

Si l'on met de côté la question du coût, très réelle pour un opéra aussi long et aussi riche en décors et en personnages, on ne peut que s'étonner de la disparition de l'ouvrage, aussi bien de la scène et du disque, où il n'existe absolument rien d'autre que ces deux airs (celui d'Ernest Blanc a-t-il seulement été publié de façon officielle ?), dont le second est d'ailleurs plus exactement un court arioso d'à peine plus d'une page. Pourtant, les qualités sont exactement les mêmes que pour Verdi : personnages très typés, situations denses, paroxysmes permanents, goût pour le truculent au milieu du tragique, grande veine mélodique, exactitude prosodique, sens de la progression dramatique... Et avec la finition musicale du dernier Verdi, au minimum. Ce serait vraiment un succès pour le grand public à n'en pas douter, d'autant que l'histoire elle-même est assez prenante.

En plus du livret percutant de Victorien Sardou et Louis Gallet, la musique, dans cet acte IV, présente avec une belle sobriété de moyens un combat réellement saisissant, où l'on enfonce les portes et où l'on tient une place en musique. Tout semble finement calibré dans cette musique - avec des rythmes bien plus complexes que ce que produisaient les Italiens ou les premiers Grands Opéras à la française -, une harmonie souple, une logique musicale calquée tout entière sur la prosodie, et une gamme d'effets vocaux et surtout orchestraux assez étendue.

Vous entendrez ici tout l'entourage de cette très belle oraison funèbre ("Pauvre martyr obscur")...

A prendre avec les réserves d'usage bien entendu : l'idée est de donner une idée du caractère de la partition, pas de proposer un produit fini (ce qui serait de toute façon compliqué en jouant et en chantant tous les rôles à la fois...).


Je n'ai malheureusement pas pu rendre, même de loin, la beauté de l'ensemble final, avec ses lignes autonomes et ses rythmes encastrés : l'orchestre tient une mélodie certes très belle, mais les différentes lignes vocales la complètent de façon assez riche (de beaux élans chez Rysoor et de beaux frottements dans les choeurs, par exemple).

--

Personnages de l'extrait :
Le duc d'Albe, gouverneur au service des Espagnols, basse noble.
Noircarmes, lieutenant du duc d'Albe, basse noble.
Le comte de Rysoor, chef des conspirateurs pour la libération des Flandres, baryton héroïque.
Karloo, chef militaire de la place, ami de Rysoor (qu'il a trahi en amour), ténor dramatique.
Rafaële, fille du duc d'Albe, soprano lyrique.
Choeur des conjurés, choeur des chefs conjurés, choeur du peuple, choeur des soldats espagnols.

Situation :
Les conjurés sont trahis par Dolorès, femme aimée de Rysoor et de Karloo. Vaincus au moment même ils allaient appeler le peuple au soulèvement, ils voient Jonas, le sonneur plein de gouaille du beffroi de l'ancien Hôtel de ville, menacé de mort s'il ne livre pas le signal. Il est emporté, tout tremblant, pour sonner ses cloches, imploré par ses amis. Une fois parti, à l'instigation de Rysoor, ils éclatent en une prière unanime, appelant à l'aide de Dieu.
C'est alors que retentit, de la tour, le son du glas.

Livret :

ALBE
Mais, cette sonnerie, c'est le glas des morts !

RYSOOR
Oui, Monseigneur, c'est le glas !

ALBE, à Noircarmes
Est-là le signal que doit donner Jonas ?

KARLOO
Oui, c'est bien le signal, mais ces notes funèbres chantent la vie et vont à travers les ténèbres dire au Libérateur : Prince, ne venez pas !

ALBE
Ah, par l'enfer ! tuez, tuez l'homme ! Tuez, c'est trop attendre !

(Coup de feu dans le beffroi.)

NOIRCARMES
C'est fait !

RYSOOR
Trop tard, le Prince est sauf !

LES CONSPIRATEURS
Vive la Flandre, vive la Flandre !

ALBE
Ah, s'il m'échappe, à ma colères vous n'échapperez pas ! Vous paîrez [sic] pour lui, tous !

KARLOO
Et le libérateur vous paîra pour nous !

ALBE, à Noircarmes
L'échafaud, cette nuit, là... pour tous !

RAFAËLE, s'avançant subitement
Non mon père ! Pas pour tous !
(Montrant Karloo.)
Celui-ci ne doit pas mourir !

ALBE, terrifié
Dieu ! ma fille, ici !

RAFAËLE
Ces cris ! ce glas ! ces torches dans la rue !
Ah ! j'ai tremblé pour vous et je suis accourue !

ALBE, avec amertume
Pour moi, mais pour cet homme aussi !

RAFAËLE, d'une voix défaillante
Par pitié pour moi-même, il ne doit pas mourir !

ALBE
Malheureuse ! elle l'aime !
(Bas à Rafaële.)
Tu l'aimes ?
(comme écrasé)
Dieu terrible !
(à Noircarmes)
Allez ! selon la loi, pour eux, l'échafaud, là, cette nuit, sur la place. L'exil, la liberté pour lui seul.

RAFAËLE, RYSOOR, CONJURES
Ah ! sa grâce !

KARLOO, frappé
Ma grâce ! non ! non ! jamais !

RYSOOR, arrêtant Karloo
Tais-toi ! je le veux ! J'ai le droit de t'imposer silence.
Vis pour notre vengeance !
Quelqu'un nous a trahis, une femme !
Il l'a dit, frappe-là de ta main ! de cette arme !
Punis cet infâme parjure !
C'est là mon testament de mort ! Jure !

KARLOO
Je le jure !

ALBE Tout est fini pour vous, Messieurs, songez au ciel [sic] !

(Des soldats sortent du clocher portant le corps de Jonas.)

RYSOOR, se découvrant
Pauvre martyr obscur, humble héros d'une heure,
Je te salue et je te pleure !
La légende apprendra ton nom à nos enfants !
Ils garderont toujours ta mémoire bénie,
Tu revivras, ô toi qui nous donnes ta vie,
Parmi les plus vaillants, les plus triomphants !
Tu revivras, ô toi qui nous donnes ta vie !

ALBE
Qu'on en finisse ! Allez ! Allez !

RAFËLE
Mon père, révoquez un arrêt trop cruel !

CHEFS CONJURES (basses seules)
Ne cherchons plus le traître, il était parmi nous, ne le voyez-vous pas ?

ALBE
Il vivra ! je ne puis te donner que sa vie, chère et coupable enfant.

[Scène d'ensemble - je ne puis donc pas chanter toutes les lignes...]

RAFAËLE
O mon père, ô mon Dieu, pardonnez ma faiblesse !
Hélas, j'ai mis mon coeur dans un cri de détresse !
Pardonnez, pardonnez maintenant ma faiblesse !
Dans un cloître j'irai soumise à votre loi,
Mon Dieu, mon Dieu, j'aurai du moins cette allégresse
De songer qu'il vivra par moi !
Morte pour lui, qu'il va vivre par moi !

KARLOO
Je vivrai seulement pour accomplir ma tâche.
J'imposerai silence à mon coeur révolté.
Je n'entends que l'arrêt que ta voix m'a dicté.
Qu'ils m'appellent Judas et me proclament lâche,
Je n'entends que l'arrêt que ta voix m'a dicté !
Je n'entends que ta voix !

RYSOOR
Tu vivras ! Tout est dit. Je vais l'âme meurtrie
Oublier dans sa mort les misères du jour !
Je te pardonne ! Adieu, que la seule Patrie
Ait tout ton dévouement
Comme tout ton amour !
Venge-nous ; tiens ton serment !

ALBE
J'ai subi ton pouvoir. Il vivra ! Mais cesse d'implorer.
Leur sanglante folie impitoyablement m'a dicté mon devoir !

NOIRCARMES
C'est faire tort au ciel qu'épargner un coupable.
Ame trop faible il cède aux larmes d'un [sic] enfant !
Frappez-les sans merci au nom du Dieu vivant !
Pour tous justice inexorable !

HOMMES, FEMMES DU PEUPLE ET CONJURES (sopranos 1 & 2, ténors, basses)
Il vivra, vous mourrez ! Oui, c'est lui, lui le traître,
Il vivra ! Le sauver c'est le faire connaître,
Il était parmi vous. Judas, sois maudit, sois confondu,
O lâche et traitre ! Sois confondu et sois maudit Judas !
Sois maudit !

CHEFS CONJURES (ténors, basses) Nous mourrons ! Oui, c'est lui, lui le traître,
Il vivra ! Le sauver c'est le faire connaître,
Il était parmi nous. Judas, sois maudit, sois confondu,
O lâche et traitre ! Sois confondu et sois maudit Judas !
Sois maudit !

SOLDATS ESPAGNOLS (basses)
C'est faire tort au ciel qu'épargner un coupable.
Ame trop faible il cède aux larmes d'un enfant !
Frappez-les sans merci au nom du Dieu vivant !
Pour tous justice inexorable !

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Voir nos explications précédentes sur Patrie ! :
http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2010/04/19/1520

Extraits par de grands chanteurs du passé :

Voir nos autres inédits de cet opéra :


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David Le Marrec


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