Carnets sur sol

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Un autre Beethoven


Un avis informel et un peu personnel sur une version atypique des dernières Sonates pour piano.


Je n'écoute pas souvent les sonates pour piano de Beethoven : j'y trouve une froideur assez glaçante, un formalisme, même déglingué, qui me touche assez peu. Et je n'y vois pas la puissance d'imagination et de nouveauté présente dans ses quatuors que j'ai fini, en allant au concert et surtout lisant les partitions, par admirer profondément.

Et pourtant, ces sonates, je les ai même jouées.

J'ai par ailleurs beaucoup d'affection pour Peter Serkin.
D'abord par son répertoire, réellement aventureux. Rien qu'au disque, on trouve Massenet, Chabrier, Saint-Saëns, Lalliet, Reger, Satie, Busoni, Volpe, Ibert, Poulenc, Schönberg, Webern, Messiaen, Takemitsu, Goehr, Knussen, Lieberson, Wuorinen... au milieu de plus traditionnels Bach, Mozart et Beethoven.
Ensuite par sa qualité de phrasé, toujours sensible et éclairante sur la logique des oeuvres, les faisant sans cesse avancer, même les plus difficiles.

Sur ce disque regroupant les Sonates 27 à 32, il est un sujet de curiosité supplémentaire : il joue sur un piano d'époque - un Conrad Graf restauré - et c'est une lecture assez passionnante. Ce piano implique des irrégularités de toucher, un timbre disparate, des distorsions régulières, des accords qui ne sonnent pas lorsqu'il sont répétés à trop bref intervalle...

C'est passionnant à plusieurs titres.
D'abord, on voit toutes les limites de ces instruments face à la vision de Beethoven. Dans le forte, on a l'impression que les cordes vont lâcher, et il y a parfois des bruits de chevilles bousculées ou de cordes en sympathie.
Ensuite, la chaleur du son irrégulier : je trouve toujours ce corpus glacial, et joué sur un piano qui n'est pas lisse, cela a toujours un impact supplémentaire.
Enfin, je trouve Peter Serkin d'un goût parfait, même si la pédale est un peu lourde (mais il est difficile de faire autrement sur ces modèles sans sonner trop désagréablement dépareillé) : des phrasés assez éloquents, toujours beaucoup de poussée vers l'avant.

Les opus 109 et 111 sont particulièrement réussis. J'aime beaucoup son Hammerklavier également.
Serkin ne cherche pas à exalter la modernité des pièces, mais n'insiste pas non plus sur les récurrentes et régularités classiques : il les joue avec une forme de retenue, de pudeur, de modestie. Et cependant, le tour de force est complet : il les joue au tempo réel, et marque des accents très impressionnants, rendant justice à toute la démesure de ces oeuvres, mais sans ostentation. Par ailleurs, la sûreté digitale (et même une profondeur de toucher dont il n'est pas coutumier) sont assez confondants sur un tel instrument.
Cela n'empêche pas les secousses telluriques dans le premier mouvement de la dernière sonate, où l'on a l'impression que l'univers est sur le point de s'effondrer sous ces coups.

Evidemment, les habitués des fulgurances techniques les plus extrêmes ou de l'abîme des affects ne seront pas satisfaits : ici, c'est un Beethoven plus riant qu'on entend. Mais j'y ressens, plus que les tréfonds de l'âme, le plaisir d'écrire, de faire de la musique. Plus chaleureux que grandiose. Et ça me touche beaucoup plus.


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David Le Marrec


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