Carnets sur sol

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Robert Schumann - GENOVEVA - une oeuvre et une représentation (Salle Pleyel, Märkl, Schwanewilms, Goerne)


Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était guère que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève, qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand’tante, et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration.


Un événement très attendu de notre saison, Genoveva était supposée transcender son caractère un peu figé au disque avec. Il faut dire que cela faisait longtemps que les lutins n'avaient pas remis la main sur le disque Masur, et que Harnoncourt ou Patané (version radiophonique inédite avec Popp) ne les satisfaisaient pas pleinement. Avec une telle distribution, un bel orchestre dont on aime beaucoup le travail avec ce chef, tout était réuni pour de la belle ouvrage.

Le résultat a étrangement été contraire à ce qu'on pouvait en attendre. Il fallait souvent convoquer la valeur qu'on avait remarqué dans cet ouvrage pour ne pas le considérer comme mineur, ou bien se délecter de sa rareté plus vivement que de son contenu.

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1. Rédemption remise

La raison principale se trouve dans l'Orchestre National de Lyon lui-même, et dans la direction de Jun Märkl. On dispose de très belles cordes soyeuses, mais les flûtes étaient vraiment terribles (un son perçant émanait du piccolo, à faire regretter le son plein de souffle de l'ONBA ou les piaillements de l'ORTF) et souvent pas très justes, les cors un peu fébriles au début, et surtout la direction cachait les bois en tenant l'habituel discours du Schumann massif et opaque.

S'agissant d'une oeuvre un peu figée, la jouer avec une forme de retenue un peu molle est assez fatal. La moitié des gens qui sortaient prendre l'air à l'entracte (sans exagérer, nous nous trouvions tout près de la distribution des jetons de sortie...) ne revenaient pas - alors qu'il restait déjà 400 places invendues. Mais présentée comme cela, et malgré le surtitrage, si l'on n'avait pas comme certains lutins le livret original sur les genoux pour se délecter des extraits de lieder, on risquait fort de trouver le temps un peu distendu.
Et il faut reconnaître que malgré la qualité de la musique et des chanteurs, on a connu assez peu de moments d'exaltation intense. C'était une délicieuse soirée, mais avec cette matière première, il y avait de quoi réhabiliter pleinement l'oeuvre. Or, ici, on confirmerait plutôt les préjugés négatifs qui l'accompagnent usuellement.

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2. Une construction injustement méprisée

On lit toujours que l'oeuvre sombre à cause d'un livret extrêmement médiocre : le programme de salle évoque par exemple des invraisemblances (à propos d'allusions tout à fait intelligibles) ou, plus avant dans le comique, convoque Wagner mon parler de la faiblesse dramatique du livret. Wagner, le prince du ressassement librettistique, au rang d'expert en efficacité dramaturgique !

En réalité, malgré ses naïvetés (Deus ex machina dès l'avant-dernier acte, une méchante sorcière, le pouvoir radieux de Dieu qui récompense les justes à travers l'humiliation volontaire des méchants envieux), le livret de Robert Reinick (et Schumann) comporte beaucoup d'actions assez prestement enchaînées, et couronnées par des airs délibératifs longs et assez détaillés psychologiquement.
C'est finalement, avec une langue relativement banale, d'assez bonne facture. Assez proche de l'esthétique lyrique germanique du temps, avec ses saynètes tendant à la fois vers un flux continu, et très typées. L'abondance d'actions aussi ressortit à ce genre. On peut songer à Oberon de Weber par exemple - y compris musicalement, d'ailleurs.

Schumann a même inséré au début du premier air de Genoveva O weh des Scheidens, das er tat le premier vers d'un poème de Rückert mis en musique par sa femme (et plus tard Max Reger, mais c'est une autre histoire). Il a aussi réutilisé plus tard dans l'opéra le texte de Wenn ich ein Vöglein wär, un texte de chanson populaire qu'il avait déjà mis en musique dans son opus 43 n°1 (mais pour soprano et alto, et non soprano et ténor) - Genoveva représentant l'opus 80.

Bref, une organisation dramatique peut-être déséquilibrée, mais non dépourvue de charmes.

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3. Références

Comme d'habitude, on se divertit à observer les parentés. Et cela en dit toujours long sur l'ambition d'une oeuvre.

Elles frappent à plusieurs endroit ; dans la fièvre de certaines inflexions, le séducteur désespéré Golo rappelle (oui, c'est composé après) les appels éperdus d'Erik dans le dernier trio du Hollandais de Wagner ; et surtout, les bois sautillants, leurs scintillements aussi, au tout début du final du I (entrée de Margaretha), est vraiment dans le ton des oeuvres lyriques merveilleuses du premier romantisme : c'est l'invocation de Puck aux esprits des mers dans Oberon de Weber, c'est bien sûr le Scherzo du Songe d'une Nuit d'Eté de Mendelssohn, ce n'est pas loin non plus du scherzo de l'enchanteresse Première Symphonie de Czerny ou de la bondissante "cabalette" de Florinda dans Fierrabras de Schubert__, avec ses gestes larges.
Et on songe déjà, bien entendu, aux trois fléaux des Scènes du Faust de Goethe de Schumann, au début de la section Mitternacht, avec leur crépitement boisé et leurs piccolos perçants.

Du côté du livret, bien entendu, le martyre de la miséricordieuse Genoveva, n'osant maudire qui que ce soit, et sa 'salvation' alors qu'elle est pour ainsi dire morte, portent quelque chose de très évidemment christique, surtout après sa profession de foi - et c'est encore plus fort que Gethsémani, elle ne doute pas dans un jardin, elle se résigne dans un désert de rochers !
Et puis cette apparition du spectre de Drago qui, invité par une parole malheureuse de la sorcière, vient lui remettre les ordres de la Divinité à laquelle elle s'est toujours soustraite, avant de prononcer la sentence - et de promettre le bûcher - a tout d'un écho du Don Juan mozartien. A la même époque (enfin, une douzaine d'années auparavant tout de même, mais on reste dans le même mouvement stylistique), Marschner introduisait un pastiche de Don Giovanni dans son Vampyr.

Ce personnage du fidèle Drago, vertueux mais oublié lors d'un lieto fine délirant, pourrait figurer dans notre liste des malheureux teneurs de chandelle.

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4. Musique

Musicalement, l'oeuvre est construite dans un flux continu (sans dialogues parlés), et la base du langage semble d'ailleurs le récitatif de type un peu 'arioso' : les récitatifs restent plus mélodiques que prosodiques, et les airs sont finalement assez peu virtuoses ou mémorables.

Ce flux est agréable, mais il est vrai qu'en dehors des moments d'exultation propres à Schumann (qu'on trouve aussi, sous une forme moins combattive et plus extatique, dans les Psaumes et Oratorios de Mendelssohn, avec une plus grande profondeur sans doute), on dispose d'assez peu de moments extraordinaires, même si les finals sont toujours très réussis.

Cela réclamait donc un grand sens de la 'reprise' dans le rythme dramatique, de façon à toujours aller de l'avant, sans contempler une musique qui est toujours belle sans ménager de moments particulièrement saillants.

Qu'on ne se méprenne pas : les lutins aiment beaucoup Genoveva, mais c'est une musique très fragile, qui ne supporte pas d'être jouée autrement qu'excellemment, sous peine de sembler médiocre - ce qu'elle n'est pas, car ses bons interprètes n'inventent rien, ils se contentent de jouer avec le feu nécessaire.

Le moment le plus convaincant, et peut-être le seul absolument irremplaçable est, si on en suit l'avis des poulpiquets de CSS, précisément l'entrée de Margaretha dont on parlait plus haut : ces bois babillards, cette entrée vocale un peu dansante, ces pizz saisissants et menaçants font voir à la fois une belle imagination orchestrale, ce qui est plutôt rare chez Schumann, et une substance musicale réellement entraînante. Toute la suite du final du premier acte, très réussi, est comme nourri de l'élan de ce début-là.

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5. Interprètes

On ne revient pas sur les réserves formulées du côté de l'orchestre, qui compromettaient l'appréciation d'une partie du public sur l'oeuvre, et privait un peu l'autre partie, à ce qu'il nous en semble - mais il faut préciser que tout le monde n'était pas d'accord avec cela, parmi ceux qui ont suivi les deux parties du concert.

Côté vocal, c'était une réelle fête en revanche, même si le plateau ne frémissait pas comme lors d'une véritable représentation - alors que, paradoxalement, les chanteurs ont plus de liberté...

Jae-Hyong Kim révélait de belles qualités dans le rôle minuscule de Balthasar. Gun-Wok Lee (Caspar), dans ce que lui permettait un rôle à peine plus développé, était tout à fait probe (avec la rugosité caractéristique des écoles sino-coréennes, mais sans excès). Markus Marquardt (Hidulfus / Drago), malgré une voix destinée à être sonore, avec quantité de métal plus que de timbre, disposait finalement d'une assez petite projection, et d'une autorité assez relative - mais fait toujours l'effort, même pendant que les autres chantent de conserver des postures dramatiques.

Du côté des rôles plus développés, Birgit Remmert (Margaretha) est la seule à être très habitée par son rôle, et elle s'engage grandement, même si la voix est assez limitée et le propos pas spécialement étonnant.

Matthias Klink (Golo), qui remplaçait Simon O'Neill, nous sauve de la nasalité et nous donne, sans surprise, un certain engorgement, avec des couleurs d'un vert un peu grisâtre, pas très belles, et une ampleur vocale limitée. Mais il chante son texte avec beaucoup de conviction, et à défaut d'avoir les moyens techniques de mettre beaucoup d'accents, il exécute sa partie avec une certaine intensité.

La voix de Matthias Goerne s'est décidément durcie, avec aussi des harmoniques plus métalliques, quelques duretés. [Avec le temps, il faut croire aussi que la gent korrigane se tourne de plus en plus vers des voix claires et des dictions nettes...] Le premier duo est peut-être un peu frustrant, mais on retrouve vite ensuite ses qualités de ligne et de phrasé proprement exceptionnelles.

La soliste triomphatrice de la soirée était sans conteste pour le public Anne Schwanewilms, avec sa technique toujours aussi déconcertante (on peut la voir et l'entendre dans les notules consacrées aux Gezeichneten de Lehnhoff dans la série consacrée à l'oeuvre). Une fois toujours mixée et limpide, avec un côté diaphane qui peut faire songer à Janowitz, mais qui préserve cette couleur par un usage très parcimonieux du legato : les notes sont 'plantées' un peu à la manière de Nilsson, mais avec une rare grâce et un timbre très doux et lumineux.
Chanter des rôles extrêmement lourds comme elle le fait (spécialiste des décadents allemands...) avec cette couleur de voix immaculée, une très bonne projection et cette qualité de diction, c'est quasiment miraculeux. Juste un regret qui nous empêche de passer de l'enthousiasme au délire : à aucun moment elle ne brusque sa voix, même dans le dernier acte où l'on attendait peut-être quelque chose d'un peu plus tempêtueux et audacieux, et où elle retenait toujours sa voix, refusant l'ampleur glorieuse qu'elle pouvait tout à fait lui donner aux moments paroxystiques.

Mais il y a eu aussi applaudi qu'Anne Schwanewilms ce soir-là, et ce sont eux qui m'ont le plus impressionné moi aussi : le Choeur de l'Orchestre de Paris (direction Didier Bouture et Geoffroy Jourdain), de très loin le meilleur choeur parisien que j'aie pu entendre (devant Radio-France et bien sûr celui de l'Opéra), déjà splendides dans Britten, et ici avec des couleurs claires et miroitantes - on croirait entendre un petit frère pas trop maladroit du RIAS-Kammerchor, toutes proportions gardées.
Leurs interventions (sans bénéficier des effets de coulisse qui plus est) constituent des moments de grâce d'une qualité rare.

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Avec ces atouts-là, on aurait sans doute pu mieux. Mais ne jouons pas au parisien : une oeuvre splendide, avec un plateau splendide, qui convaincra difficilement les néophytes et les sceptiques du génie de Schumann, mais qui suffit aux adeptes !

Et surtout, c'était l'occasion de présenter une oeuvre singulière, comme à l'habitude.


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Commentaires

1. Le mercredi 9 juin 2010 à , par Guillaume :: site

Comment est le disque Masur finalement ? (avec Fi-Di, Moser, Fassbaender tout de même...)

2. Le mercredi 9 juin 2010 à , par DavidLeMarrec

Fantastique. Tout le monde est splendide, même Schreier, et surtout cet orchestre déchaîné dans une prise de son très flatteuse...

Très grand disque.

3. Le jeudi 10 juin 2010 à , par Moander

Tiens, je vais tenter ça dans pas longtemps... Moi, aussi j'en étais resté à la mauvaise impression générale des soi-disant esthètes!!

Concernant les programmes, on en voit toujours de belles... Il y a un mois, je lisais dans un magazine spécialisé que les récitatifs d'Andromaque de Grétry étaient beaucoup moins mobiles et intéressants que ceux de Mozart. J'ai beau cherché, je ne vois pas comment on peut soutenir une telle affirmation.

Il y avait aussi un truc sur la construction des personnages dans Rheingold assez abusé...

As-tu été voir Pyrame au fait ?

4. Le samedi 12 juin 2010 à , par DavidLeMarrec

Il faut toujours se méfier des jugements unanimes... on a toute chance de ne pas être d'accord, ou du moins d'apporter des nuances.

Pour les récitatifs d'Andromaque, tout dépend de quoi l'on parle : les récitatifs accompagnés de Don Giovanni sont effectivement fulgurants, mais la plupart des récitatifs écrits par Mozart sont accompagnés au clavier... et assez fades musicalement, même si pas toujours dépourvus d'esprit. Ca n'a tout simplement aucun rapport.

Mais c'est si facile de se raccrocher à des autorités imaginaires pour justifier son dépaysement...

Pour Rheingold, bien que ne trouvant pas Wagner grand poète du tout, on peut quand même discuter, parce que l'architecture générale du cycle est quand même impressionnante.


Pour Pyrame, non, on ne peut pas être partout, et quand j'ai vu que Lazar jouait, j'ai été un peu tiédi : dans l'esthétique Green, ce n'est vraiment pas celui qui dit le mieux de mon point de vue. J'avais été très déçu par son disque Cyrano, à la vérité.

5. Le samedi 12 juin 2010 à , par DavidLeMarrec

En revanche, si tu pouvais en toucher un mot, ce serait sympa, d'autant que nos inclinations sont souvent proches...

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