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Le niveau monte - II - (Retour sur l'Age d'Or vocal)


Bien, déjà il faudra distinguer entre les âges d'or. Pour la musique instrumentale, tout le monde reconnaît que le niveau, au moins technique, a considérablement monté, et qu'il y a toujours de grands chefs, violonistes, etc.

Il en va de même pour les chanteurs, qui parviennent à présent à chanter Wagner en rythme - alors qu'auparavant, même pour Verdi, on pouvait parler d'exploit, ou à tout le moins de rigueur inaccoutumée.

A mon avis, l'Age d'Or est un leurre, et j'ai même déjà dit sur CSS qu'en ce qui concerne le lied, le véritable âge d'or se déroulait sous nos oreilles, en ce moment (répertoire, style, expressivité).

Mais il existe cependant, pour le chant lyrique de façon plus générale, quelques raisons de croire qu'il y a eu un Age d'Or. La plupart sont des effets d'optique, mais pas toutes. On vous en propose quatre, un peu argumentées.


1) Les chanteurs d'autrefois chantaient tout dans leur langue. C'est-à-dire qu'il n'y avait qu'un seul placement à apprendre, naturel, sain. De nos jours, il faut chanter quantité de langues qui ne peuvent pas toutes être pleinement maîtrisées (lorsqu'on chante une fois de temps en temps le Château de Barbe-Bleue de Bartok, on n'a pas le loisir d'apprendre un hongrois parfait), et de toute façon ces oeuvres en langue originale sont exécutées devant des publics qui ne les comprennent pas non plus. Ce fait nuit considérablement au placement vocal, qui est à réapprendre pour chaque nouvelle langue (et qui déforme les équilibres sains), et cela explique sans doute, je pense, le gros passage à vide des années 70-80 en termes de beauté vocale.

On a déjà un peu détaillé cette question dans cette notule notamment (et un peu ici aussi, §4).

Ce paramètre est moins vrai aujourd'hui, où le soin linguistique est très important, où l'on ne tolère plus les dictions boîteuses et les couleurs de voyelles déformées, où les chanteurs parlent souvent plusieurs langues et maîtrisent très bien le chant de celles qui sont leur spécialité. Le retour du baroque a aussi permis de former des chanteurs de type plus léger, à qui l'on pouvait exiger une articulation beaucoup plus performante.

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2) Le disque ne capte que le grattin d'une époque. Aussi, à l'écoute de l'époque où les enregistrements n'étaient que des extraits de bravoure, des récitals, voire des oeuvres isolées, parfaitement maîtrisés, on peut nourrir l'impression d'une technique globale bien meilleure. Alors que sur scène, on pouvait bien sûr être couvert par l'orchestre, fatigué par la soirée précédente, rencontrer des difficultés vocales, etc. Illusion d'optique sur ce point.

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3) La technique a changé. Les chanteurs d'autrefois, d'après ce que j'ai pu observer, chantaient de façon légèrement plus nasale (ce qui favorise les résonances fortes) et légèrement plus mixée (ce qui permet de monter plus facilement) qu'aujourd'hui.

Par voie de conséquence, certains chanteurs au format très large manifestaient une souplesse et une aisance qui, en effet, n'existent plus aujourd'hui. Ce qui fait que, devant cette technique très différente (voix comme 'aplaties', plus claires, plus vaillantes, peu de vibrato), on peut tout à fait légitimement trouver plus à son goût les Anciens. Mais ce n'est pas forcément un gage de supériorité, puisque de nouvelles écoles de chant (baroque en particulier) sont apparues dans le même temps où la technique du 'grand répertoire' se mondialisait, et qu'il y a donc plus de choix aujourd'hui, avec des qualités et des faiblesses tout simplement... différentes.

Ce qu'il y a de vrai en tout cas, c'est qu'entre les années vingt et les années deux mille, on ne peut pas dire que ce soit la même chose !

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4) Les contraintes se sont multipliées. Et quand bien même on chanterait plus mal aujourd'hui, ce qui n'est vraiment pas le cas à mon avis (par goût, je trouve l'époque qui s'ouvre, pour faire simple, avec les années 90 est suprêmement intéressante), on y trouverait quelques raisons. Outre le changement de langue. Les diapasons d'orchestre ont parfois continué à monter. Les chanteurs doivent suivre des impératifs de mise en scène (et sont souvent très motivés par le fait de bien jouer), et obéir à des chefs qui ne sont plus majoritairement des suiveurs. Les salles sont devenues immenses, et souvent mal faites pour la voix.

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Bref, la vie est devenue moins facile pour les chanteurs dont on n'attend plus de pousser des sons sur un répertoire sans cesse rebattu, immobiles sur une scène en carton-pâte. Et pourtant, au goût des lutins de CSS, ce qui se fait actuellement est aussi beau, et surtout beaucoup plus investi musicalement. On a souvent souligné dans ces pages le paradoxe étonnant de l'articulation parfaite de naguère, pour n'exprimer que peu. L'opéra n'a jamais été un genre aussi complet que désormais.

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Pour prolonger, quelques articles connexes :


Bonne soirée !


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Commentaires

1. Le vendredi 5 mars 2010 à , par Algernon

Bonjour et merci de prendre cette question avec sérieux et esprit ! J'aimerais encore plus de détail sur la crise des 70's.
A mon avis, il y a d'autres causes, qui sont un peu plus anciennes : en particulier le fait que l'articulation "magistrale" d'avant guerre est rapidement passée de mode à la fin des années 50. Sinon comment expliquer le succès de Price et Sutherland, qui n'aurait pas été possible avant, je pense ? Le marketing des compagnies flattait ce type de chant hédoniste à grand renfort de stéréo, tout en ménageant des exceptions pour le public "intellectuel", bien sûr (DFD, Schwarzkopf, Souzay). Et Callas demeurant un fait isolé, sans vraiment influer sur cette question.
Une partie du public n'est pas encore dégagé de cette mode, d'ailleurs (Fleming...)

2. Le vendredi 5 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Algernon !

Cette crise est un grand sujet de questionnement, mais je la relie assez directement à l'internationalisation assez brutale du répertoire comme des carrières. On a des chanteurs formés spécifiquement à une langue qui doivent tout à coup chanter dans des idiomes bizarres... et qui ne parviennent pas forcément non plus à l'apprendre à leurs élèves.

En tout cas, c'est quelque chose que j'ai ressenti très fortement dans ma pratique, et qui paraît en fin de compte très joli : on ne peut pas placer sa voix correctement dans une langue qu'on ne maîtrise pas un minimum. Tout simplement parce qu'il ne faut pas hésiter sur la bonne ouverture des voyelles, sur les points d'appui pour accentuer, etc. Et que ça fait très vite détimbrer, sinon (ou alors il faut tout prononcer comme dans sa langue de départ et faire de la bouillie infâme).
On imagine bien que le faire sans être préparé de surcroît... il me paraît logique que ce soit compliqué.

Et cela cadre tout à fait avec ces voix opaques et mal articulées (puisque ce n'est plus vraiment nécessaire lorsque, français, on chante en allemand devant des espagnols). A bien considérer cependant, il est possible que cette tradition soit une influence américaine, puisqu'au Met, on jouait beaucoup en langue originale. (Mais on invitait des chanteurs qui parlaient bien la langue, d'où la différence !)

Après cela, je n'ai pas plus d'éléments. C'est le constat d'un fait technique (les effets de la langue étrangère) qui se double avec un fait historique (l'adoption de la langue originale dans tous les ouvrages). Et ça coïncide parfaitement.

Maintenant, je n'ai pas de preuves, et quand on écoute les masterclasses de Callas, on peut tout à fait se dire aussi que ce sont les grandes gloires d'alors qui étaient de fort mauvais pédagogues. :-)

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Effectivement, il est possible que le disque ait flatté cette tendance... mais pourquoi précisément ? Parce qu'on l'écoute en faisant autre chose ?

Cela dit, le chant surarticulé des années 40-50 sont une exception, un îlot bienheureux, parce qu'auparavant, on n'articulait pas tant que cela. Il n'est que d'écouter Nazareno de Angelis, auréolé de l'authenticité, qui beugle tout en chantant toutes ses voyelles "o". C'est vraiment frappant, même Sutherland ne faisait pas ça.

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Enfin, Fleming, c'est tout simplement le reste d'une vieille tendance de l'opéra - très vite dévoyé de sa mission d'exaltation textuelle qui avait été fixée par la Camerata Bardi... C'est ce que j'appelle souvent le penchant glottophile : la fascination absolue pour la voix avant toutes les autres considérations. Et Fleming ne se limite pas à cela au demeurant, mais il est vrai qu'une bonne partie du public d'opéra est dans cet esprit (entendre Untel dans tel rôle plutôt que d'écouter une oeuvre), et que par ailleurs tout le monde ne maîtrisant pas toutes les langues opératiques...


Merci pour ces pistes stimulantes ! Bonne journée.

3. Le samedi 6 mars 2010 à , par Inconnu

"Pour la musique instrumentale, tout le monde reconnaît que le niveau, au moins technique, a considérablement monté, et qu'il y a toujours de grands chefs, violonistes, etc."

C'est vite dit! Je connais des gens qui ne le reconnaissent pas du tout et moi-même j'en doute fortement. Les violonistes, oui il y en a de très bons, peut être plus qu'avant, mais le reste... Des pianistes, on en trouve encore des bons sur le lot, tellement il y en a en activité, mais la technique d'interprétation générale a considérablement baissé et la médiocrité domine, surtout chez les plus connus. Est-ce pire qu'avant? Sur la masse peut être pas, mais les grands étaient beaucoup plus grands il y a 50 ans. Et pour moi il n'y a pas de différence entre la technique et l'interprétation : peut être qu'il y a plus de pianistes qui sont capables de placer toutes les notes coûte que coûte, mais ca ne dit rien sur la capacité à jouer une oeuvre.
Là où c'est plus inquiétant, c'est sur les chefs, où le niveau me parait bien bas. Il y a beaucoup de chefs correctement compétents, mais on manque sérieusement de chefs exceptionnels, capables de réaliser régulièrement de grands concerts, et on ne donne pas leur chance aux quelques chefs vraiment prometteurs quand les places importances sont prises par des chefs moyens ou irréguliers (Rattle à Berlin, Prêtre à Vienne, Dudamel à Los Angeles qui pour l'instant n'est pas très convainquant, le nullissime Gilbert à New-York...).
La capacité à jouer la musique contemporaine est assez illusoire : d'une part, elle n'est pas si bien jouée que ça, ou superficiellement bien jouée (les notes sont là...), et d'autre part ca relève surtout de la pratique qui a été imposée par les chefs. Il y a 50 ans un bon orchestre bien dirigé était capable de jouer tout aussi bien la musique contemporaine. Et il ne faut pas oublier que les disques mentent et affichent souvent un niveau tout autre que le niveau réel.

Je suis plutôt inquiet au contraire sur le niveau global. Si le niveau strictement technique se maintient, les conceptions de la musique semblent de pire en pire, avec trop souvent une pauvreté de lecture et un bâclage assez ostentatoires. La saison présente extrêmement médiocre sur les noms renommés n'est pas rassurante - et donne envie d'aller voir ailleurs, chez les méconnus.

4. Le samedi 6 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Inconnu !

C'est vite dit! Je connais des gens qui ne le reconnaissent pas du tout et moi-même j'en doute fortement.

Pour éviter que ce soit trop vite dit, j'y avais consacré une notule juste avant. :)


Les violonistes, oui il y en a de très bons, peut être plus qu'avant, mais le reste... Des pianistes, on en trouve encore des bons sur le lot, tellement il y en a en activité, mais la technique d'interprétation générale a considérablement baissé et la médiocrité domine, surtout chez les plus connus.

Ah. La technique a baissé, vraiment ? Mais même un pianiste attaché à un orchestre régional a un niveau strictement digital supérieur à Cortot ou à François, on n'embaucherait plus des gens qui font autant de pains. Je suis au contraire impressionné par la pléthore de pianistes excellents, c'en est même décourageant tant il devient impossible de se reposer sur des schémas discographiques simples, en s'arrêtant à une centaine de grands interprètes.

Après, il y a toujours la possibilité de trouver plus à son goût le style d'autrefois, et en effet il a changé.


mais les grands étaient beaucoup plus grands il y a 50 ans.

Effet d'optique avec le filtrage. On s'en apercevra quand le temps aura passé. Personnellement, je trouve Ohlsson plus intéressant qu'Arrau, par exemple. Il ne faut pas le dire parce qu'ils n'ont pas le même niveau de sacralité, mais ça n'empêche pas de le penser.
Après, oui, il y a une façon différente de jouer qui peut séduire parce qu'elle est typée, un peu exotique, et loin de la perfection qu'on entend partout, avant que la postérité ait fait son tri.

Mais peu m'importe, on est capable de rendre justice aux oeuvres aujourd'hui, c'est quand même l'essentiel. Alors que dans les années 50, rares étaient les orchestres capables de rendre justice à Richard Strauss ou Scriabine.


Et pour moi il n'y a pas de différence entre la technique et l'interprétation : peut être qu'il y a plus de pianistes qui sont capables de placer toutes les notes coûte que coûte, mais ca ne dit rien sur la capacité à jouer une oeuvre.

Je suis d'accord sur le principe, mais je parlais uniquement de la maîtrise technique. Quant à celle de l'esprit, on entend bien tout de même que lorsque les orchestres italiens jouaient du Wagner, il y a soixante-dix ans, ils n'y comprenaient goutte.
Après ça, oui, il y a beaucoup de techniciens un peu froids, pas très impliqués dans les enjeux musicaux de ce qu'ils exécutent, mais ça vaut toujours mieux - il me semble - que ceux d'autrefois qui en plus d'être absents ne jouaient pas les notes.


Là où c'est plus inquiétant, c'est sur les chefs, où le niveau me parait bien bas. Il y a beaucoup de chefs correctement compétents, mais on manque sérieusement de chefs exceptionnels, capables de réaliser régulièrement de grands concerts, et on ne donne pas leur chance aux quelques chefs vraiment prometteurs quand les places importances sont prises par des chefs moyens ou irréguliers (Rattle à Berlin, Prêtre à Vienne, Dudamel à Los Angeles qui pour l'instant n'est pas très convainquant, le nullissime Gilbert à New-York...).

Hormis Prêtre (merveilleux mais en effet irrégulier, ou du moins pas d'égale valeur selon les répertoires), je ne suis pas particulièrement épris de ces chefs-là. Mais on en a des brassées d'autres de première qualité : Welser-Möst, Luisi, Neuhold, Pommer, Pappano, Herbig, Dohnányi, Abbado, Ono, les trois Järvi, Gergiev (dont je n'ai jamais entendu les fameuses irrégularités), Harnoncourt, Letonja... Chez les plus jeunes, Olari Elts, Gabriel Hold-Garrido ou Ph. Jordan sont de vraies valeurs aussi. Et je n'ai même pas cité tous les baroqueux dont on ne disposait pas alors, et qui parviennent à donner sens à un degré considérable aux oeuvres qu'ils exécutent.


La capacité à jouer la musique contemporaine est assez illusoire : d'une part, elle n'est pas si bien jouée que ça, ou superficiellement bien jouée (les notes sont là...), et d'autre part ca relève surtout de la pratique qui a été imposée par les chefs. Il y a 50 ans un bon orchestre bien dirigé était capable de jouer tout aussi bien la musique contemporaine. Et il ne faut pas oublier que les disques mentent et affichent souvent un niveau tout autre que le niveau réel.

Justement, non. Si je prends un concert de l'Orchestre du Conservatoire de Paris vu en salle ou entendu à la radio avec une programmation retorse de machins mis en espace semi-improvisés et que je la confronte avec un bête Richard Strauss viennois dirigé par Böhm, même dans les années 70, la différence de propreté est, objectivement, considérable.

Après on peut toujours parler de l'esprit, mais c'est un paramètre beaucoup plus fuyant, complexe et subjectif, c'est pourquoi je ne suis pas risqué à l'aborder, on risque l'aporie.


JLa saison présente extrêmement médiocre sur les noms renommés

C'est-à-dire ? Où cela ? Chez qui ?
Je dois avoir beaucoup de chance ou de goût, parce que sur vingt-cinq concerts cette saison, deux m'ont déçu, dont un spécifiquement à cause de l'oeuvre...
On ne peut pas attendre de recevoir le choc ultime à chaque concert non plus !


Merci pour ce commentaire développé. :) Bonne soirée.

5. Le samedi 6 mars 2010 à , par Inconnu

"Ah. La technique a baissé, vraiment ? Mais même un pianiste attaché à un orchestre régional a un niveau strictement digital supérieur à Cortot ou à François, on n'embaucherait plus des gens qui font autant de pains. Je suis au contraire impressionné par la pléthore de pianistes excellents, c'en est même décourageant tant il devient impossible de se reposer sur des schémas discographiques simples, en s'arrêtant à une centaine de grands interprètes."
Je ne vous suivra pas : les notes sont là, et alors? Quid de l'aspect technique de l'interprétation, c'est à dire la gestion des dynamiques, la capacité à donner une polyphonie, la sonorité du piano et la différenciation des timbres, le contrôle et l'équilibre de l'harmonie, la gestion de la forme... Ce ne sont pas des gestes qui dépendent du goût mais bien des questions techniques, et c'est là-dessus que la technique des pianistes modernes recule de plus en plus. On dit par exemple d'un Lang Lang (que j'ai entendu en concert) qu'il a une technique excellente, mais c'est complètement faux! Son piano ne sonne pas, il est incapable de faire ressortir les voix intérieures d'une polyphonie ni de faire un crescendo correct, etc. C'est un technicien médiocre, qui a peut être de la vélocité, mais la vélocité c'est la partie la plus superficielle de la technique. Alors que François (que j'apprécie sans le tenir au firmament) fasse des fausses notes, certes, mais sur le reste c'est un plus grand pianiste que 95% des mangeurs de notes actuels.
Après, il y a effectivement tellement de pianistes qu'on en trouvera des excellents, heureusement, mais il y a aussi de vraies questions d'écoles derrière, de manière dont on conçoit la musique et dont on la joue.

"Effet d'optique avec le filtrage."
Non, c'est trop facile de dire ça, d'autant que le temps a déjà passé, et que ca n'apparait toujours pas.

"Personnellement, je trouve Ohlsson plus intéressant qu'Arrau, par exemple. Il ne faut pas le dire parce qu'ils n'ont pas le même niveau de sacralité, mais ça n'empêche pas de le penser."
Question de goût, mais de là à le considérer plus grand? J'entends votre défense d'Ohlsson, parce que sans être le pire des pianistes, il est tout à fait dans le style qui se répand actuellement : aseptisation de la musique, peu de nuances, pas de contrôle de la forme, peu de différenciation des timbres, phrasés rigides, forte claquants et laids, tendance à amollir tous les tempos et à tout jouer dans l'indolence. Tout finit par sonner de la même manière... Vraiment je ne vois pas. Ses Chopin sont bons à écouter le soir pour s'endormir. Je n'aime pas tout Arrau (qui a sévèrement raté des choses), mais pour moi il n'y a qui a une compréhension bien plus profonde de la musique et une capacité technique largement supérieures à celles d'Ohlsson.

"Je suis d'accord sur le principe, mais je parlais uniquement de la maîtrise technique. Quant à celle de l'esprit, on entend bien tout de même que lorsque les orchestres italiens jouaient du Wagner, il y a soixante-dix ans, ils n'y comprenaient goutte."
Ca n'a pas vraiment changé pour les orchestres italiens...

"Mais on en a des brassées d'autres de première qualité : Welser-Möst, Luisi, Neuhold, Pommer, Pappano, Herbig, Dohnányi, Abbado, Ono, les trois Järvi, Gergiev (dont je n'ai jamais entendu les fameuses irrégularités), Harnoncourt, Letonja..."
Il y en a une partie qui officient surtout dans l'opéra, je ne parlerais pas d'eux - je connais mal les chefs d'opéra actuels. Pour les autres, Luisi, Welser-Möst, Ono, etc. ce sont des bons chefs, mais de grands chefs? Gergiev, je l'ai entendu 7 ou 8 fois en concert, c'était souvent bien, parfois très moyen (dans Mahler), parfois curieux, mais jamais génial. Abbado et dans une moindre mesure Paavo Järvi sont vraiment grands (je rajouterais dans les relativement jeunes Salonen, qui n'est pas toujours convainquant au disque mais souvent exceptionnel en concert - c'est devant lui que j'ai compris en situation ce qu'était un grand chef et le niveau que les autres n'atteignaient pas). Les autres je suis beaucoup plus sceptique.

Quant aux chefs baroqueux, c'est intéressant, mais dans certaines limites, et il faut que ca passe l'épreuve du concert. J'ai souvenir d'une neuvième de Beethoven par Immerseel laide, imprécise et plate, qui disait surtout que le disque, assez beau sur le plan des couleurs même si discutable sur la direction, mentait fortement sur la réalité de l'ensemble...

"Justement, non. Si je prends un concert de l'Orchestre du Conservatoire de Paris vu en salle ou entendu à la radio avec une programmation retorse de machins mis en espace semi-improvisés et que je la confronte avec un bête Richard Strauss viennois dirigé par Böhm, même dans les années 70, la différence de propreté est, objectivement, considérable."
Mauvais exemple! D'une part parce que je suis le premier à trouver souvent l'orchestre de Böhm débraillé et inécoutable pour cette raison, et d'autre part parce que c'est toujours cette focalisation sur la propreté au détriment du reste - et surtout de la musique. Ca ne doit pas être l'un contre l'autre. Ce que j'entends le plus, et surtout en concert, c'est que cette volonté de tout placer correctement se fait au détriment des phrasés et de l'équilibre de l'orchestre : on entend tout de manière égale (et encore) au détriment des phrasés (qui sont là, mais fait n'importe comment), du travail sur les timbres et les couleurs, des subtilités rythmiques et surtout de la forme (à la fois au niveau de la micro-forme et de la macro-forme).
Je pense qu'à force de défendre cette vision aseptisée, technocratique et superficielle de la musique, ce style international dans lequel on se satisfait que les notes soient en place et que ca ne fasse de mal à personne même si c'est rigide, morne et sans vie, ca va être de pire en pire.

Et pour l'anecdote, je discutais récemment avec une ancienne violoniste du dit orchestre du CNSM, qui avait appris à l'école russe, qui me disait refuser de jouer maintenant avec les orchestres français parce que le niveau technique était trop mauvais (surtout au niveau de la technique d'archet, ce qui est tout à fait vrai)! Elle en avait assez de l'indolence générale et du manque d'implication dans l'interprétation, et allait se consacrer à la musique de chambre. Elle me disait aussi que le plus mauvais concert qu'elle avait joué avec cet orchestre était... avec l'ensemble intercontemporain, qui traitait tout par-dessus de la jambe et ne s'impliquaient pas dans la musique. Comme quoi, quand on gratte un peu...

"Après on peut toujours parler de l'esprit, mais c'est un paramètre beaucoup plus fuyant, complexe et subjectif, c'est pourquoi je ne suis pas risqué à l'aborder, on risque l'aporie."
Ce n'est pas une question d'esprit mais bien de réalisation technique : comment on traite la partition, comment on réfléchit l'orchestration, comment on gère les dynamiques, comment on interprète les phrasés, etc, etc.

"C'est-à-dire ? Où cela ? Chez qui ?"
Par la force des choses, je dois aller écouter certains "gros" concerts symphoniques qu'il me semble que vous n'avez pas entendu : Vienne/Maazel la semaine dernière (complètement raté), NYPO (catastrophique), l'orchestre d'écosse (médiocre, à part Hilary Hahn toujours impériale), pour citer les récents... Et les échos que j'ai eu des concerts que je n'ai pas vu sont assez moyens dans l'ensemble, sur la saison symphonique, avec pas mal de déceptions (et je ne parle évidemment pas des orchestres français). Vous fréquentez des répertoires moins courus qui sont souvent mieux travaillés. Et puis vous n'êtes à Paris que depuis peu de temps... Je vous assure que la saison Pleyel/TCE fait peine à voir comparé aux années précédentes.

Le meilleur concert symphonique que j'ai entendu cette saison, c'était l'orchestre de l'académie de Sofia dans un programme Schreker/Zemlinsky/Haas/Zeisl, là il y avait tout : de vrais phrasés avec une force dans les attaques, une capacité à habiter les nuances superfétatoires, des timbres superbes, des solos tous chantants... et un public de 30 personnes. Forcément, quand on entend un NYPO dirigé avec les pieds où les notes sont là mais où tout sonne mal et ridicule, on se pose des questions.

6. Le samedi 6 mars 2010 à , par DavidLeMarrec


Merci pour cette réponse très détaillée. :)

Je ne vous suivra pas : les notes sont là, et alors? Quid de l'aspect technique de l'interprétation, c'est à dire la gestion des dynamiques, la capacité à donner une polyphonie, la sonorité du piano et la différenciation des timbres, le contrôle et l'équilibre de l'harmonie, la gestion de la forme...

Mis à part la gestion de la forme où l'on peut discuter selon les répertoire (les accompagnateurs de lied, même pour du Schubert, ne semblaient pas avoir grande conscience de ce qu'ils jouaient, et alors pour du Strauss...), il me semble justement que cela existe amplement.

Par exemple récemment, j'écoutais le disque d'une pianiste que j'aime bien et qui ne fait pas une carrière au firmament (quoiqu'elle dispose tout de même d'un legs discographique et d'expériences dans les plus grandes salles), en tout cas qu'on peut considérer dans le flux des grands virtuoses actuels, Vanessa Wagner. J'étais frappé par l'aisance du jeu, la clarté des textures et des strates de ses Debussy. Lorsqu'on compare aux références anciennes, c'est tout de suite beaucoup plus pataud, moins précis, plus épais. Et des comme cela, j'en vois beaucoup.

Mon reproche, sur les pianistes, porterait bien plus sur l'absence navrante de diversité du répertoire, limité aux quelques piliers du répertoire de type germanique, parfois Ravel, exceptionnellement Debussy. Tout le piano figuratif français, sans parler des classiques autres que Mozart, des futuristes russes, etc., n'existe pas en concert. Même à Paris, il faut fouiller dans des moitiés de programme à la Cité de la Musique pour en trouver.
Mais ça n'était pas forcément mieux autrefois, cela dit. (Où de surcroît on ne pouvait même pas se consoler au disque.)


On dit par exemple d'un Lang Lang (que j'ai entendu en concert) qu'il a une technique excellente, mais c'est complètement faux! Son piano ne sonne pas, il est incapable de faire ressortir les voix intérieures d'une polyphonie ni de faire un crescendo correct, etc. C'est un technicien médiocre, qui a peut être de la vélocité, mais la vélocité c'est la partie la plus superficielle de la technique. Alors que François (que j'apprécie sans le tenir au firmament) fasse des fausses notes, certes, mais sur le reste c'est un plus grand pianiste que 95% des mangeurs de notes actuels.

On médit beaucoup sur Lang Lang et je suis vraiment navré de ne pas pouvoir le défendre. J'ai l'impression qu'il pratique le piano comme un jouet mécanique, mais effectivement, pour ce qui est des phrasés ou des structures...
Cela dit, ce n'est pas mauvais non plus, son récent Trio de Tchaïkovsky est tout à fait estimable. Face aux autres pianistes professionnels, je suis cependant d'accord, c'est vraiment le bas de la fourchette. Il y a manifestement un manque criant de culture musicale, ou d'intégration d'icelle dans ses pratiques.


Question de goût, mais de là à le considérer plus grand? J'entends votre défense d'Ohlsson, parce que sans être le pire des pianistes, il est tout à fait dans le style qui se répand actuellement : aseptisation de la musique, peu de nuances, pas de contrôle de la forme, peu de différenciation des timbres, phrasés rigides, forte claquants et laids, tendance à amollir tous les tempos et à tout jouer dans l'indolence. Tout finit par sonner de la même manière... Vraiment je ne vois pas. Ses Chopin sont bons à écouter le soir pour s'endormir. Je n'aime pas tout Arrau (qui a sévèrement raté des choses), mais pour moi il n'y a qui a une compréhension bien plus profonde de la musique et une capacité technique largement supérieures à celles d'Ohlsson.

Je citais volontairement un exemple qui n'est pas consensuel. :) C'est juste une question de sensibilité en l'occurrence, puisque j'admire beaucoup Arrau. Mais dire qu'Ohlsson affadit, ça me paraît très surprenant, alors qu'il y a, justement dans ses Chopin, que ce soient Préludes ou Nocturnes, des choses vraiment originales, une sorte de lyrisme tranquille effectivement, mais sans complaisance de pédale ou autre facilités qu'on pourrait reprocher aux écoles d'aujourd'hui. Il y a même un certain plaisir dans la discontinuité, le refus de certain legato évident... Dans ses Nocturnes, j'entends à la fois l'inspiration belcantiste et quelque chose de plus singulier, qui cadre très bien avec les choix harmoniques de Chopin, très originaux pour son époque.


"Je suis d'accord sur le principe, mais je parlais uniquement de la maîtrise technique. Quant à celle de l'esprit, on entend bien tout de même que lorsque les orchestres italiens jouaient du Wagner, il y a soixante-dix ans, ils n'y comprenaient goutte."
Ca n'a pas vraiment changé pour les orchestres italiens...

Ah, si, très fort. Ils restent à la traîne, c'est vrai (et je souris toujours lorsque j'entends louer sans mesure l'orchestre scaligère), mais c'est sans commune mesure. Il suffit de comparer l'orchestre le plus prestigieux de la péninsule dans du Bellini à ce que peut faire la RAI de Turin aujourd'hui dans Wagner (leur Götterdämmerung de 97, j'attends d'entendre mieux).
Après ça, il est évident que même si Santa Cecilia est capable de très bien jouer le War Requiem alors que ça ânonnait Verdi soixante ans plus tôt, ça n'est pas le plus bel orchestre du monde. Mais les orchestres italiens ont atteint un niveau tout à fait correct aujourd'hui : ils sont capables de jouer sans pains et à peu près dans l'esprit. Pour les choses retorses comme l'Enfant et les Sortilèges, je n'ai pas retesté depuis Maag, il reste peut-être de la marge de progrès.


Pour les autres, Luisi, Welser-Möst, Ono, etc. ce sont des bons chefs, mais de grands chefs? Gergiev, je l'ai entendu 7 ou 8 fois en concert, c'était souvent bien, parfois très moyen (dans Mahler), parfois curieux, mais jamais génial. Abbado et dans une moindre mesure Paavo Järvi sont vraiment grands (je rajouterais dans les relativement jeunes Salonen, qui n'est pas toujours convainquant au disque mais souvent exceptionnel en concert - c'est devant lui que j'ai compris en situation ce qu'était un grand chef et le niveau que les autres n'atteignaient pas). Les autres je suis beaucoup plus sceptique.


A part Neuhold, tous ceux que j'ai cités font au moins autant de concert que d'opéra, voire plus. :) Pour le génie, je ne m'avance pas, c'est si subjectif. Et pour tout dire, comme il ne me serait pas très utile de pouvoir assurer qu'ils n'ont pas le niveau, je me contente de les admirer quand j'aime ce qu'ils font.

Mais je suis beaucoup plus gêné par l'aplatissement des sons chez Walter ou les pesanteurs chez Klemperer que je ne le suis par la plupart des chefs actuels, dont beaucoup m'enthousiasment.


Quant aux chefs baroqueux, c'est intéressant, mais dans certaines limites, et il faut que ca passe l'épreuve du concert. J'ai souvenir d'une neuvième de Beethoven par Immerseel laide, imprécise et plate, qui disait surtout que le disque, assez beau sur le plan des couleurs même si discutable sur la direction, mentait fortement sur la réalité de l'ensemble...

Oui, on a parfois des surprises avec les très belles prises de son. Dure déception avec Hespérion XXI de mon côté, tellement flatté par les prises de son Alia Vox que c'était méconnaissable (et pas beau) en vrai. Mais pour ce qui est des ensembles que j'ai le plus fréquentés en concert (musique baroque française, donc) : Musiciens du Louvre, Arts Florissants, Simphonie du Marais, Concert Spirituel, je trouve, à l'exception du dernier, qu'ils gagnent beaucoup, précisément, à être entendus sur le vif.

Et quoi qu'il en soit, à la lecture des partitions, on se rend compte de ce que cette musique doit à ses interprètes, pour partie co-créateurs. (Je parlais récemment du solo d'archiluth mémorable dans Atys, inventé par le continuo de Christie.)


Mauvais exemple! D'une part parce que je suis le premier à trouver souvent l'orchestre de Böhm débraillé et inécoutable pour cette raison, et d'autre part parce que c'est toujours cette focalisation sur la propreté au détriment du reste - et surtout de la musique. Ca ne doit pas être l'un contre l'autre. Ce que j'entends le plus, et surtout en concert, c'est que cette volonté de tout placer correctement se fait au détriment des phrasés et de l'équilibre de l'orchestre : on entend tout de manière égale (et encore) au détriment des phrasés (qui sont là, mais fait n'importe comment), du travail sur les timbres et les couleurs, des subtilités rythmiques et surtout de la forme (à la fois au niveau de la micro-forme et de la macro-forme).

Je vois un peu mieux. Effectivement, l'obsession de la régularité et de la netteté peut faire naître une certaine rigidité, mais enfin, c'est un prérequis honnête, il me semble (et Dieu sait que je ne suis pas tâtillon sur ce point). Le problème, c'est que le reste est plus subjectif : le traitement de la forme, en particulier, on peut le trouver ostentatoire ou absent, alors qu'il est tout simplement là.


avec les orchestres français parce que le niveau technique était trop mauvais (surtout au niveau de la technique d'archet, ce qui est tout à fait vrai)!

J'ai effectivement vu des choses étranges à Bordeaux (tout simplement, l'orchestre jouait très bien... lorsque les coups d'archets étaient harmonisés entre les violonistes, et qu'on ne poussait pas lorsque les autres tiraient...). De là à dire que le niveau des orchestres français est mauvais, il reste en deçà de ce qui se fait dans le Nord de l'Europe, mais très au-dessus de ce qui était dans les années 60. Et ne venez pas me dire que l'Orchestre de la RTF était inspiré ou exaltait les timbres ou la structure. :)

Elle en avait assez de l'indolence générale et du manque d'implication dans l'interprétation,

Ca, c'est encore autre chose, la psychologie du musicien. Effectivement, il y aurait à dire sur ce chapitre pour certains orchestres, mais je n'ai pas d'éléments sur l'état d'esprit des musiciens de Toscanini, donc difficile pour moi d'établir un parallèle.


et allait se consacrer à la musique de chambre. Elle me disait aussi que le plus mauvais concert qu'elle avait joué avec cet orchestre était... avec l'ensemble intercontemporain, qui traitait tout par-dessus de la jambe et ne s'impliquaient pas dans la musique. Comme quoi, quand on gratte un peu...

En même temps, vu ce qu'on leur fait jouer (en difficulté ET en intérêt), qu'ils ne s'impliquent pas à chaque fois, c'est assez naturel. :) Je citais juste l'Intercontemporain, Ensemble Modern et autres formations spécialistes comme un signe que le niveau monte, parce que même une réunion de solistes des années 50 n'aurait pas forcément pu jouer ces pièces.


Ce n'est pas une question d'esprit mais bien de réalisation technique : comment on traite la partition, comment on réfléchit l'orchestration, comment on gère les dynamiques, comment on interprète les phrasés, etc, etc.

Certes, mais cette évaluation est bien plus subjective, même si ce sont aussi des questions techniques. La preuve, nous ne sommes pas d'accord. :)
Je parlais des capacités d'exécution, et pas de tout le reste.


Par la force des choses, je dois aller écouter certains "gros" concerts symphoniques qu'il me semble que vous n'avez pas entendu : Vienne/Maazel la semaine dernière (complètement raté), NYPO (catastrophique), l'orchestre d'écosse (médiocre, à part Hilary Hahn toujours impériale), pour citer les récents... Et les échos que j'ai eu des concerts que je n'ai pas vu sont assez moyens dans l'ensemble, sur la saison symphonique, avec pas mal de déceptions (et je ne parle évidemment pas des orchestres français). Vous fréquentez des répertoires moins courus qui sont souvent mieux travaillés. Et puis vous n'êtes à Paris que depuis peu de temps... Je vous assure que la saison Pleyel/TCE fait peine à voir comparé aux années précédentes.

Effectivement, je n'ai rien vu de tout cela. J'ai peine à penser que j'aurais trouvé ça catastrophique, ou alors nous ne donnons pas la même ampleur au mot. Mais effectivement, j'avais lu que le concert du NYPO sentait un peu la routine de luxe. En revanche, on m'a dit le plus grand bien du Concertgebouw (mais c'était complet, donc je me suis rabattu sur un concert théorbe / virginal délicieux... et pas parfait non plus techniquement).


Le meilleur concert symphonique que j'ai entendu cette saison, c'était l'orchestre de l'académie de Sofia dans un programme Schreker/Zemlinsky/Haas/Zeisl, là il y avait tout : de vrais phrasés avec une force dans les attaques, une capacité à habiter les nuances superfétatoires, des timbres superbes, des solos tous chantants... et un public de 30 personnes. Forcément, quand on entend un NYPO dirigé avec les pieds où les notes sont là mais où tout sonne mal et ridicule, on se pose des questions.

Ah, je n'avais pas noté ce concert, j'aime beaucoup les lieder de Zeisl et j'aurais été bien aise de l'entendre en plus vaste formation. Je ne vais pas préjuger en mal de ces "petits" orchestres de toute façon, puisque les plus belles choses que j'aie entendues (au disque, donc à vérifier) se situent du côté de Bergen, Trondheim ou Bâle...

7. Le samedi 6 mars 2010 à , par Inconnu

"Par exemple récemment, j'écoutais le disque d'une pianiste que j'aime bien et qui ne fait pas une carrière au firmament (quoiqu'elle dispose tout de même d'un legs discographique et d'expériences dans les plus grandes salles), en tout cas qu'on peut considérer dans le flux des grands virtuoses actuels, Vanessa Wagner. J'étais frappé par l'aisance du jeu, la clarté des textures et des strates de ses Debussy. Lorsqu'on compare aux références anciennes, c'est tout de suite beaucoup plus pataud, moins précis, plus épais. Et des comme cela, j'en vois beaucoup."
J'aime bien ce disque, mais c'est un bon exemple de ce que j'avance : son disque Debussy est faux, la prise de son est très près du piano pour compenser le fait que son piano ne sonne absolument pas et qu'en concert (je l'ai pas entendue, mais ca m'a été confirmé par des gens qui l'ont entendu), le son ne sort pas. C'est un son aigre, mal timbré, du "petit" piano à la technique insuffisante pour faire sortir le son. C'est relativement précis mais pas plus qu'une dizaine d'autres disques de Debussy - et forcément, quand on a un piano qui n'a aucune présence, ca a l'apparence d'un certain "piqué", mais quid du timbre? Mais pour moi c'est un Debussy de midinette, mignon et propret, mais vraiment superficiel à mes oreilles, surtout si on se plonge un peu dans les possibilités de la partition. Et je ne vois pas à qui vous comparez pour trouver les autres patauds : Richter est pataud là-dedans? Arrau est sombre, mais volontairement, et son piano est très précis (bien que je conçoive qu'on puisse ne pas adhérer à ce Debussy très spécial, je tiens ses deux livres d'images (surtout le deuxième) pour un des sommets du piano au disque). Et plus près de nous et plus consensuel sur le style, l'immense live de Ciccolini sorti chez Camerata, avec le deuxième livre des préludes : là, oui, c'est un très grand pianiste actuel. J'espère qu'on nous ressortira tous ses Debussy récents, c'est toujours impérial, une leçon pour tous les pianistes, la conjonction entre la maîtrise de tous les paramètres de l'instrument et une réelle lecture de la partition est superlative.

Pour les préludes et les nocturnes d'Ohlsson, oui, il y a quelque chose de ça... mais est-ce que ca tient sur la longueur? Je ne trouve pas. Ca fait dresser l'oreille au début, mais ca reste un piano un peu froid et psychorigide, sans pour autant avoir la morbidité d'un Ciani. Les nocturnes sont tous transformés en berceuses... ca n'est pas vraiment comme ca que je lis ces partitions. Et il y a tellement de versions qui ont elles une hauteur de vue sur la partition tout à fait supérieure et qui vont plus loin que ça... d'autant qu'Ohlsson applique le même traitements à toutes les oeuvres... ça ressemble à une intention posée proprement sur la partition. Pas ce qui m'intéresse le plus.

"Et pour tout dire, comme il ne me serait pas très utile de pouvoir assurer qu'ils n'ont pas le niveau, je me contente de les admirer quand j'aime ce qu'ils font."
Mais un chef qui réussit ponctuellement quelques interprétations et rate tout le reste, est-ce un grand chef? Est-ce qu'il y a des chefs qu'on va voir au concert comme on allait voir Bernstein, Karajan, Böhm, Kondrashin, etc - qui étaient très loin de ne donner que de grandes versions, mais on savait qu'on allait voir quelque chose de spécial à chaque fois. Maintenant... il y a un peu de ca chez Gergiev, mais la qualité atteint rarement ce qu'on peut espérer. Chez Salonen, oui, c'est toujours unique, et parfois juste génial.

"De là à dire que le niveau des orchestres français est mauvais, il reste en deçà de ce qui se fait dans le Nord de l'Europe, mais très au-dessus de ce qui était dans les années 60."
Il est en tout cas indigne de l'espèce de satisfaction de soi perpétuelle dans laquelle baigne le milieu musical français... A part l'OPRF, ca oscille entre le moyen et le pathétique quand même (espérons que Järvi redressera la barre).
Et franchement, je pense largement préférer l'ORTF par Munch dans les années 60 avec ses pains à l'orchestre de Paris avec Eschenbach aujourd'hui.

"Certes, mais cette évaluation est bien plus subjective, même si ce sont aussi des questions techniques. La preuve, nous ne sommes pas d'accord. :)
Je parlais des capacités d'exécution, et pas de tout le reste."
Mais nous ne sommes pas d'accord sur le reste non plus! Et encore une fois, je ne pense pas qu'on puisse distinguer - ou en tout cas, ca n'a pas de sens. Quel est l'intérêt de sortir des notes, si on ne peut pas les sortir correctement?

8. Le samedi 6 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

J'aime bien ce disque, mais c'est un bon exemple de ce que j'avance : son disque Debussy est faux, la prise de son est très près du piano pour compenser le fait que son piano ne sonne absolument pas et qu'en concert (je l'ai pas entendue, mais ca m'a été confirmé par des gens qui l'ont entendu), le son ne sort pas. C'est un son aigre, mal timbré, du "petit" piano à la technique insuffisante pour faire sortir le son.

Avec une captation plus lointaine pour la radio (mais là aussi, j'en conviens, c'est trompeur), j'avais la même impression d'un son aigrelet, mais pas du tout aigre, plutôt brillant. De toute façon, à moins de s'appeler Serkin ou Cziffra, pour sortir des sons laids d'un instrument autant contrôlé en amont par la facture que le piano, il faut se lever de bonne heure. :)

Mais pour moi c'est un Debussy de midinette, mignon et propret, mais vraiment superficiel à mes oreilles, surtout si on se plonge un peu dans les possibilités de la partition.

Je n'ai pas dit que c'était vertigineux de profondeur, c'est effectivement mignon, mais justement, ce traitement exaltait quelque chose du style descriptif à la française, au lieu d'exalter des structures qu'on ne trouve pas toujours dans la partition.

Et je ne vois pas à qui vous comparez pour trouver les autres patauds :

Gieseking ? :) Michelangeli ?

Richter est pataud là-dedans?

Pas écouté. :)

Arrau est sombre, mais volontairement, et son piano est très précis (bien que je conçoive qu'on puisse ne pas adhérer à ce Debussy très spécial, je tiens ses deux livres d'images (surtout le deuxième) pour un des sommets du piano au disque).[quote]Je suis tout à fait d'accord, c'est extrêmement convaincant et réussi, alors même qu'il prend le parti pris le plus éloigné de ce qu'on attendrait en termes de style. Une des plus belles choses d'Arrau en tout cas.

[quote]Et plus près de nous et plus consensuel sur le style, l'immense live de Ciccolini sorti chez Camerata, avec le deuxième livre des préludes : là, oui, c'est un très grand pianiste actuel. J'espère qu'on nous ressortira tous ses Debussy récents, c'est toujours impérial, une leçon pour tous les pianistes, la conjonction entre la maîtrise de tous les paramètres de l'instrument et une réelle lecture de la partition est superlative.

J'aime énormément certain témoignages de Ciccolini, mais son studio m'avait paru justement terne, à ma grande surprise. De quand date cette prise sur le vif ? Ce pourrait m'intéresser, effectivement.

A défaut, pour l'intégrale, Armengaud me comble tout à fait.


Pour les préludes et les nocturnes d'Ohlsson, oui, il y a quelque chose de ça... mais est-ce que ca tient sur la longueur? Je ne trouve pas. Ca fait dresser l'oreille au début, mais ca reste un piano un peu froid et psychorigide, sans pour autant avoir la morbidité d'un Ciani. Les nocturnes sont tous transformés en berceuses... ca n'est pas vraiment comme ca que je lis ces partitions. Et il y a tellement de versions qui ont elles une hauteur de vue sur la partition tout à fait supérieure et qui vont plus loin que ça... d'autant qu'Ohlsson applique le même traitements à toutes les oeuvres... ça ressemble à une intention posée proprement sur la partition. Pas ce qui m'intéresse le plus.

C'est au contraire l'une des rares versions qui me fasse vraiment dresser l'oreille, alors que je les ai entendus si souvent et joués régulièrement aussi. Mais pour le coup, c'est uniquement une affaire de sensibilité, je vois bien ce dont vous voulez parler et que je ressens dans sa bonne part. :)

Mais un chef qui réussit ponctuellement quelques interprétations et rate tout le reste, est-ce un grand chef?

C'est une question qui touche à la métaphysique des arts, ça. :) On peut considérer que c'est la hauteur du sommet le plus haut qui compte, ou bien la régularité de la qualité élevée... Je n'ai pas envie de trancher, j'écoute ce qui est susceptible de me plaire (ou pas) et j'essaie de conserver le voisinage de ceux qui me séduisent, pas plus. Je ne cherche pas à démêler si un mozartien génial et berliozien fade vaut moins bien qu'un touche-à-tout toujours inspiré. Si j'écoute du Mozart, j'irai vers lui, si j'écoute autre chose, vers l'autre, voilà tout.


Est-ce qu'il y a des chefs qu'on va voir au concert comme on allait voir Bernstein, Karajan, Böhm, Kondrashin, etc - qui étaient très loin de ne donner que de grandes versions, mais on savait qu'on allait voir quelque chose de spécial à chaque fois. Maintenant... il y a un peu de ca chez Gergiev, mais la qualité atteint rarement ce qu'on peut espérer. Chez Salonen, oui, c'est toujours unique, et parfois juste génial.

Mon passé provincial ne me permet pas de fournir de témoignages comparés sur les chefs les plus en vue, donc je m'abstiens. En tout cas, comme je le disais, je n'entends ni pénurie ni médiocrité au disque ou à la radio, donc j'en déduis qu'il doit bien y avoir derrière des artistes dignes d'intérêt, même si un son d'orchestre ne s'entend réellement que dans une salle, et bien placé, etc. Je m'en contente !

Il est en tout cas indigne de l'espèce de satisfaction de soi perpétuelle dans laquelle baigne le milieu musical français...

Je ne le fréquente pas assez pour en être agacé. Les quelques échos que j'ai eus des musiciens de l'Opéra de Paris et mes quelques contacts avec des musiciens de l'Orchestre de Paris n'étaient pas favorables, c'est le moins qu'on puisse dire, mais je me méfie pour les uns des médisances et pour les autres des généralités. Et ça n'a pas vraiment à voir avec la musique que j'écoute.


[qutoe]Et franchement, je pense largement préférer l'ORTF par Munch dans les années 60 avec ses pains à l'orchestre de Paris avec Eschenbach aujourd'hui.[/quote]
Si c'est avec Münch, Inghelbrecht ou Martinon, c'est sûr que je prends aussi la RTF, sans hésiter. Mais l'orchestre en tant que tel... !
Ca dépend aussi des soirées et des répertoires, j'ai trouvé l'OP excellent dans Britten, mais assez fade dans Chabrier, dans les dernières occasions (en salle pour le coup). Très loin en tout cas d'être infâme comme on le lit parfois. (Pour le caractère de certains musiciens, c'est une autre histoire. :) )


Mais nous ne sommes pas d'accord sur le reste non plus! Et encore une fois, je ne pense pas qu'on puisse distinguer - ou en tout cas, ca n'a pas de sens. Quel est l'intérêt de sortir des notes, si on ne peut pas les sortir correctement?

C'est sans doute le signe de mes propres limites, mais je n'entends pas ces incorrections. Et je ne les cherche pas non plus : si j'entends nettement l'oeuvre, je suis déjà content. Et si en plus j'ai d'autres choses avec, comme c'est souvent le cas, je suis ravi.
Après, qu'on puisse émettre des réserves, bien sûr, mais je ne vois rien de préoccupant. L'évolution instrumentale serait inverse, qu'on passe du niveau des années 2000 à celui des années 60, vous trouveriez vraiment cela rassurant ?


Bonne fin de soirée ! [/quote]

9. Le dimanche 7 mars 2010 à , par Inconnu

Pour Debussy, j'aime peu Gieseking, l'aura dont on le pare ne me parait pas survivre à l'épreuve des faits. Michelangeli, je n'adhère pas à 100%, mais sur les enregistrements de concert ca reste excellent à mon sens. Ciccolini est devenu un immense Debussyste (et un grand pianiste, d'une manière générale) depuis la fin des années 90, disons. Le live date de 2003, si mes souvenirs sont bon. Son studio n'a pas grand chose à voir, même si j'ai beaucoup d'affection pour ces enregistrements (malgré la prise de son) - ou si, c'est la même chose, avec une maîtrise technique et une profondeur tout à fait nouvelles, et une exclusion de tout le superflu.

Pour votre dernière question, je ne sais pas, c'est difficile à dire! Mais le problème, c'est les chefs... et là je pense qu'effectivement si on prenait les années 60 ou les années 70, on verrait une différence - sur le grand répertoire tout du moins, mais comme le reste n'est jamais joué...

Après, chacun voit midi à sa porte... il y a matière à être satisfait, mais ca reste en piochant à droite à gauche. Je trouve quand même certaines choses un peu inquiétantes pour "l'avenir de la musique", et je ne crois pas que quand les choses changent, ca soit forcément pour le mieux...

Sur ce, bonne nuit!

10. Le dimanche 7 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

Michelangeli, je n'adhère pas à 100%, mais sur les enregistrements de concert ca reste excellent à mon sens.

Je ne dis surtout pas que c'est mauvais.

Ciccolini est devenu un immense Debussyste (et un grand pianiste, d'une manière générale) depuis la fin des années 90, disons. Le live date de 2003, si mes souvenirs sont bon.

J'aime beaucoup ce qu'il fait dans cette période en règle générale, j'irai volontiers entendre.

Après, chacun voit midi à sa porte... il y a matière à être satisfait, mais ca reste en piochant à droite à gauche. Je trouve quand même certaines choses un peu inquiétantes pour "l'avenir de la musique", et je ne crois pas que quand les choses changent, ca soit forcément pour le mieux...

Je n'ai pas de convictions sur l'avenir, je contente de me délecter du présent. Ne serait-ce qu'en terme de répertoire brassé par les disques, il y a matière à ample satisfaction... et rien ne garantit qu'elle doive durer !

Je fais donc de même pour les concerts, qui me suffisent amplement. :D

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David Le Marrec

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