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Haendel et Vivaldi par Nathalie Stutzmann à la Salle Gaveau


Sylvie Eusèbe est (enfin) de retour, et nous offre un de ses comptes-rendus qui appartiennent à la légende dorée de CSS.

Voici :

Paris, Salle Gaveau, jeudi 04 février 2010, 20h30, concert

Antonio VIVALDI
Concerto en sol mineur op. 3 n° 2 RV 578
Stabat Mater RV 621

Georg Friedrich HAENDEL
Concerto grosso en fa majeur op. 3 n° 4
Air de Dardano « Pena tiranna » extrait d’Amadigi di Gaula
Air de Rinaldo « Cara sposa » extrait de Rinaldo
Air de Bertarido « Vivi tiranno » extrait de Rodelinda

En bis :
Haendel, air de Xerxès « Ombra mai fu » extrait de Serse (Xerxès)
Vivaldi, air de Marziano « Cor mio che prigion sei » extrait de l'Atenaide
Probablement Vivaldi, air d’une œuvre sacrée non identifiée…

Orfeo 55 Nathalie Stutzmann, contralto et direction

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Cela vaut tout à fait un compte-rendu : pour la première fois, Nathalie Stutzmann se produit avec son orchestre Orfeo 55 à Paris.
Cette soirée est donc importante pour la « jeune » chef d’orchestre, et en m’installant dans l’élégante salle Gaveau, je suis tendue par le trac que je lui suppose. Pourtant, à quelques rangs devant moi, Inger Södergren ne donne pas l’impression de s’inquiéter pour sa partenaire de duo. Son visage est souriant, aucune trace ici du masque qu’elle porte quand elle est sur scène devant son piano.

Entrée des musiciens, assez jeunes, souriants eux aussi et décontractés, mais en tenues noires impeccables. Quelques instants pour s’accorder, puis leur chef entre, tout en noir elle aussi. Elle nous salue, et très vite, dos au public, du geste, du regard et du sourire (elle aussi) elle capte, puis rassemble les attentions. Le concerto de Vivaldi débute.
La première image que je vois en regardant Nathalie Stutzmann diriger, est celle d’un marionnettiste qui, tirant sur des fils invisibles, donne vie aux phrases musicales, et se faisant, crée mouvements et sensations. Tout comme nous, les musiciens sont traversés par des vagues sonores sans cesse renouvelées. Ces ondes paisibles mais puissantes sont animées avec sobriété par des accents justes dans leur intensité ; une douce chorégraphie à l’énergie maîtrisée se dégage des gestes souples de la chef d’orchestre.
Les sons des instrumentistes m’apparaissent très naturels, bruts dans le sens de purs. C’est surtout perceptible chez les premiers violons : ils ont une légère rugosité, et parfois même de petites dissonances harmonieuses. Cela donne un son très humain, avec peut-être une certaine rusticité, mais très loin des sons travaillés pour rechercher un idéal sonore au détriment de la simplicité. L’équilibre de l’ensemble est parfait, avec un côté « musique de chambre » ou intimiste très agréable, et dans ce genre de formation, je ne discerne pas souvent aussi bien le théorbe et le clavecin.

Lors du Stabat Mater de Vivaldi, je ressens une sorte de retenue de la part de la contralto, alors que la chef d’orchestre m’apparait très à l’aise. Les passages de la direction au chant et inversement sont pourtant très fluides, les deux « rôles » pouvant d’ailleurs se superposer un peu. Ce n’est que vers la fin de l’œuvre (Eja Mater) que je retrouve pleinement la noble émotion que Nathalie Stutzmann sait nous communiquer, sa voix devient plus pleine et développe ses accentuations si libres qui me touchent tant, elle ose des graves encore plus profonds (et là je ne pense évidemment pas à une audace d’ordre technique).

Après l’entracte, le concerto grosso de Haendel me plonge dans une douce quiétude. Rien de violent, de nerveux ou d’agressif dans la conception de la chef d’orchestre ; du mariage de ce que l’on voit et ce que l’on entend se dégagent calme et amplitude mais aussi joie et dynamisme.

Par rapport au chant du Stabat de la première partie, celui que déploie Nathalie Stutzmann dans les airs d’opéra de Haendel est logiquement plus extériorisé, avec quelques rares touches de vibrato, des variations éblouissantes (notamment dans le troisième aria « Vivi tiranno ») et de nombreuses notes au timbre si saisissant (une en particulier est lancée vers le public avec une visible fierté traduisant, à mon avis, autant la légitime satisfaction de maitriser son art, que la fierté du courageux Bertarido !). C’est un rare plaisir de l’écouter exprimer la peine de Rinaldo esseulé en des variations si inventives (un des premiers « dove sei » est chanté un peu comme le « ouh ouh où es-tu » du début d’une partie de cache-cache), et je suis ravie de remarquer comment la musicienne a fait évoluer le long sanglot de la dernière reprise depuis l’enregistrement qu’elle en a fait, il y a –il est vrai– bientôt vingt ans ! Dans l’aria extrait d’Amadigi, le duo avec le basson est magnifique de simplicité, de chaleur, de tristesse, et aussi de souplesse de la ligne musicale.
Et puis, ces arias m’offrent l’occasion de découvrir une façon de faire des pianissimi dans les aigus dont je n’avais jusqu’à présent pas remarqué la présence dans le chant de la contralto. Est-ce nouveau ? En tout cas, cela tient du prodige et je n’arrive pas à trouver de mots pour en donner une idée, même vague… Ce qui me vient à l’esprit, c’est l’image de quelque chose de « poudreux », des aigus nimbés dans une lumière poudreuse qui atténue la dureté de leur rayonnement (j’ai toujours des difficulté à apprécier les notes aigus surtout si elles sont forte, et cela même avec les aigus d’une contralto !).

Devant l’enthousiasme du public, applaudissant avec force et criant des bravos de toutes parts, Orfeo 55 et Nathalie Stutzmann, l’air à la fois heureux et ému, nous offre trois bis dont un « Ombra mai fu » qui m’apparait d’une rare lenteur mais néanmoins très bien mené, avec un pathos qui ne se prend pas au sérieux (après tout il s’agit d’une déclaration d’amour à l’ombre d’un platane !).
C’est décidément la soirée des premières : c’est la première fois que j’entends crier par plusieurs spectateurs « merci » à l’adresse des musiciens lorsqu’ils s’apprêtent pour le dernier bis. La soirée s’achève dans les applaudissements et les bravos du succès, et c’est aussi la première fois que je vois les musiciens d’une telle formation venir tous saluer sur le devant de la scène, comme une troupe d’opéra, avec bien sûr leur chef au milieu.

Sylvie Eusèbe, 05 février 2010

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Commentaires

1. Le dimanche 7 février 2010 à , par DavidLeMarrec :: site

Merci pour ce précieux retour, Sylvie ! \o/

Je permets de commencer par m'amuser du nom de l'ensemble : j'ai vu début janvier un excellent orchestre de jeunes impliqué dans un tout autre répertoire du nom d'Orfeo 33. L'inflation est décidément redoutable cette année. :)

La première image que je vois en regardant Nathalie Stutzmann diriger, est celle d’un marionnettiste qui, tirant sur des fils invisibles, donne vie aux phrases musicales, et se faisant, crée mouvements et sensations.

En principe, effectivement, le travail est fait en amont, et surtout lorsqu'on a un chef permanent comme pour les ensembles ; du coup, il y a cette sorte de création magique (alors qu'on pourrait quasiment se passer du chef pour le concert...).

je ne discerne pas souvent aussi bien le théorbe et le clavecin.

Ca peut dépendre aussi de la salle. Mais c'est très agréable d'entendre un instrument aussi discret et poétique que le théorbe.

Et puis, ces arias m’offrent l’occasion de découvrir une façon de faire des pianissimi dans les aigus dont je n’avais jusqu’à présent pas remarqué la présence dans le chant de la contralto. Est-ce nouveau ? En tout cas, cela tient du prodige et je n’arrive pas à trouver de mots pour en donner une idée, même vague… Ce qui me vient à l’esprit, c’est l’image de quelque chose de « poudreux », des aigus nimbés dans une lumière poudreuse qui atténue la dureté de leur rayonnement

Voilà qui pique ma curiosité. Ca donne l'impression d'un allègement en "déconnectant" la voix, en laissant planer, voire en faisant passer un peu derrière. Ce peut être très beau (quant elle arrivait à les passer dans son Winterreise, c'était superbe, mais ils étaient connectés), ou aussi bien une carence technique pas très jolie...
Si c'est diffusé, il faudra que j'aille entendre.

Devant l’enthousiasme du public, applaudissant avec force et criant des bravos de toutes parts, Orfeo 55 et Nathalie Stutzmann, l’air à la fois heureux et ému, nous offre trois bis dont un « Ombra mai fu » qui m’apparait d’une rare lenteur mais néanmoins très bien mené, avec un pathos qui ne se prend pas au sérieux (après tout il s’agit d’une déclaration d’amour à l’ombre d’un platane !).

Serse est de toute façon un opéra bouffe et cette ode improvisée, effectivement, est notée larghetto à l'origine, donc pas aussi lente que tout le monde la joue. A part Malgoire dans son intégrale, je ne l'ai pas souvent entendue jouée ainsi. Et évidemment le caractère profond en est comique, même si beaucoup feignent de l'ignorer pour jouer sur le sérieux supposé de l'empereur et émouvoir le public en lui donnant ce qu'il attend. Il est vrai que c'est superbe en largo bien legato. :)
Bref, qu'il introduise une distanciation comique est, comme vous le soulignez, tout ce qu'il y a de plus respectueux de l'esprit (la lenteur extrême un peu moins).

C’est décidément la soirée des premières : c’est la première fois que j’entends crier par plusieurs spectateurs « merci » à l’adresse des musiciens lorsqu’ils s’apprêtent pour le dernier bis.

Ca arrive quelquefois, mais c'est le signe effectivement d'une exaltation un peu hors du commun.

et c’est aussi la première fois que je vois les musiciens d’une telle formation venir tous saluer sur le devant de la scène, comme une troupe d’opéra, avec bien sûr leur chef au milieu.

Pas fréquent en effet !


N'y ayant pas assisté, je peux difficilement réagir sur le fond, mais en intervenant à la marge, j'ai ainsi le plaisir de prolonger votre conversation. :)

2. Le lundi 8 février 2010 à , par Sylvie Eusèbe

Merci pour votre accueil toujours attentif.

« Orfeo 55 », ça sonne un peu comme un pseudo sur la toile… C’est jeune et dans le vent ;-) !

Ce n’est pas la première fois que je remarque de « nouveaux aigus » dans le chant de N. Stutzmann. Lors de la sortie de l'enregistrement de l’Atenaide de Vivaldi, je m’étais déjà extasié sur « ses notes étirées [qui] s’envolent souvent avec une rêverie toute nouvelle »… Et puis un aigu de l’aria « Bel piacer di fido core » (rôle de Marziano) m’avait fait écrire : « il s’envole comme jamais la chanteuse ne l’a fait auparavant puis il disparait dans un enchantement inconnu ! ».
L’autre soir à Gaveau, c’était encore différent. Allègement, certainement, mais ça ne m’a pas évoqué quelque chose de planant… Techniquement parlant, peut-être une pression de la colonne d’air plus grande, un soutien encore meilleur. En tout cas, c’était merveilleux et l’effet est si difficile à décrire avec des mots, que ce n’est pas un hasard si on le dit en musique ;-) !

Ce concert était en partenariat (entre autres) avec Radio Classique, il était enregistré (deux micros et deux caméras), mais je ne sais ni s’il sera diffusé, ni quand.

\o/ kezako ?

3. Le lundi 8 février 2010 à , par ariana

Le mot marionnetiste en français ne veut-il pas dire "manipulateur" ? En italien c'est le cas et c'est toujours péjoratif.

4. Le lundi 8 février 2010 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Sylvie,

Je crains juste que ça ne reste à jamais "l'ensemble de Nat' " et que ça peine à se faire un nom. A part le manque flagrant d'originalité, ça n'a rien de déplaisant bien sûr. :D Et l'ensemble Orfeo 33, de même d'ailleurs que l'ensemble semi-pro Orfeo qui sévit à Bordeaux dans le répertoire liturgique baroque, en particulier français peu fréquent, m'a tellement séduit que je n'ai que de bonnes dispositions vis-à-vis d'un tel patronnage. :)

Bien, je m'en vais réécouter l'Aténaïde à l'occasion pour vous donner la réplique, même si c'est... différent.
Possible effectivement que ce soit une meilleure connection au souffle, ça produit des merveilles, un piano bien placé et bien soutenu. Et elle n'était pas toujours impeccable sur le sujet c'est là où vous vous rappelez que je suis méchant par nature...

Faites-nous un commentaire dans ce fil lorsque vous aurez les dates de diffusion ! :)


Enfin : \o/ représente un bonhomme qui lève les bras, plein d'enthousiasme non dissimulé. (En l'occurrence, c'est moi.)

5. Le lundi 8 février 2010 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Ariana !

En français, le mot est purement technique - ce peut être métaphoriquement la désignation d'un manipulateur, mais aussi tout simplement un sens bien concret, actionner des fils comme le dit bien Sylvie. Je ne vois pas vraiment d'ambiguïté dans son texte, en fait.

Une vérification dans le TLF confirme mon exégèse. :)

6. Le lundi 8 février 2010 à , par Algernon

Bonsoir
à propos de ces petits aigus, c'était charmant, mais ça s'évanouissait très vite "into thin air" (une sorte de voix de tête qui ne résonnait pas) ! Sinon, un concert très sympathique, avec des musiciens qui paraissaient sincèrement adorer leur mentor, ça aussi, c'est rare.

7. Le lundi 8 février 2010 à , par Algernon

C'est encore moi ! Je ne crois pas que le dernier bis était d'une oeuvre sacrée, j'ai cru comprendre de l'italien : "Sovente il suole". C'était certainement du Vivaldi, en effet.

8. Le mardi 9 février 2010 à , par Rameau :: site

Il n'y a pas que les Bordelais dans la vie, même s'ils essaient de nous le faire croire : je signale que l'ensemble Orfeo 55 est en résidence à l'Arsenal de Metz, qui en a du coup permis la création et qui va l'accueillir très régulièrement pour des programmes divers et variés (apparemment il n'y aura pas que du baroque).
J'ai vu ce concert à Metz, et je suis d'accord avec ce commentaire !

9. Le mercredi 10 février 2010 à , par Sylvie Eusèbe

Le troisième bis m’a fait penser aux œuvres sacrées que la contralto chante dans ses enregistrements de Vivaldi chez Hyperion, mais je ne suis sûre de rien et honte à moi : je n’ai pas remarqué si c’était de l’italien ou du latin !!!
/o\ : ça c’est une marionnette qui se fait tirer les fils :) !

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