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A la découverte de Pelléas & Mélisande - XVI - Allemonde, royaume imaginaire ?


(Extraits musicaux fournis.)

La nature d'Allemonde est un grand sujet, pas le premier qui vient à l'esprit, mais pas le moins important si l'on veut situer l'univers dans lequel évolue Pelléas. On a déjà parlé de la question prosodique chez Debussy ; on a déjà questionné les interstices du texte chez Maeterlinck, et ce qu'on peut y mettre ; de même pour l'organisation des métaphores. Il nous resterait aussi à montrer de façon plus étayée l'usage de véritables leitmotive dans sa mise en musique.

Mais en attendant, voyons un peu dans quel contexte s'enchâsse cet univers symbolique.

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Ce qui entoure Allemonde n'est pas le monde quotidien, le monde réel. On y rencontre des jeunes filles mystérieuses et couronnées qui pleurent au bord de fontaines ; on y entre'aperçoit des princesses Ursule. Bref, cet univers, de près ou de loin, ressemble à Allemonde, qui n'est pas un royaume merveilleux, mais tout simplement une partie d'un autre monde ou d'une autre époque que celle que nous vivons. Les costumes de la création de l'opéra montrent qu'on a plutôt appuyé l'hypothèse moyenâgeuse, modérément vraisemblable (et qui fixe sans doute trop ce qui doit rester abstrait), mais qui peut se justifier à la lecture du texte, malgré tout. [Ne serait-ce que cet amour courtois bizarre.]

On aurait tendance à penser, vu le peu de personnages, tous de la même famille à l'exception du berger et du médecin, et appartenant tous directement au château, qu'Allemonde est un lieu quasiment abstrait, où tout n'est que symbole.

Il n'en est cependant rien. Et ce sont de nombreuses preuves qui viennent le confirmer.

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1. Le texte original

Dans le texte original de Maeterlinck, la première scène consiste en une espèce de prologue où trois servantes et un portier donnent une sorte de cadre au drame, en présentant la porte fatale qui se referme, laissant à découvert l'amour et la mort à l'acte IV.

La porte du château.

LES SERVANTES, à l’intérieur : Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !

LE PORTIER : Qui est là ? Pourquoi venez-vous m’éveiller ? Sortez par les petites portes ; sortez par les petites portes ; il y en a assez !…

UNE SERVANTE, à l’intérieur : Nous venons laver le seuil, la porte et le perron ; ouvrez donc ! ouvrez donc !

UNE AUTRE SERVANTE, à l’intérieur : Il y aura de grands événements !

TROISIÈME SERVANTE, à l’intérieur : Il y aura de grandes fêtes ! Ouvrez vite !…

LES SERVANTES : Ouvrez donc ! ouvrez donc !

LE PORTIER : Attendez ! attendez ! Je ne sais pas si je pourrai l’ouvrir… Elle ne s’ouvre jamais… Attendez qu’il fasse clair…

PREMIÈRE SERVANTE : Il fait assez clair dehors ; je vois le soleil par les fentes…

LE PORTIER : Voici les grandes clefs… Oh ! comme ils grincent, les verrous et les serrures… Aidez-moi ! aidez-moi !…

LES SERVANTES : Nous tirons, nous tirons…

DEUXIÈME SERVANTE : Elle ne s’ouvrira pas…

PREMIÈRE SERVANTE : Ah ! ah ! Elle s’ouvre ! elle s’ouvre lentement !

LE PORTIER : Comme elle crie ! Elle éveillera tout le monde…

DEUXIÈME SERVANTE, paraissant sur le seuil : Oh ! qu’il fait déjà clair au dehors !

PREMIÈRE SERVANTE : Le soleil se lève sur la mer !

LE PORTIER : Elle est ouverte… Elle est grande ouverte !…

Toutes les servantes paraissent sur le seuil et le franchissent.

PREMIÈRE SERVANTE : Je vais d’abord laver le seuil…

DEUXIÈME SERVANTE : Nous ne pourrons jamais nettoyer tout ceci.

D’AUTRES SERVANTES : Apportez l’eau ! apportez l’eau !

LE PORTIER : Oui, oui ; versez l’eau, versez toute l’eau du déluge ; vous n’en viendrez jamais à bout…

Cette scène coupée par Debussy présente hors scène ces trois femmes, occupées à une tâche quotidienne mais connaissant le destin, écho évident aux Parques (et autres Nornes).
La présentation de la porte du château, comme si unique, ajoute à cette étrangeté.

Cependant, on dispose ici d'autres personnages, des personnages moins privilégiés, soumis à des actions avant d'être, comme les aristocrates de l'intrigue, soumis à des affects et des pensées.

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2. Le monde réel

Car c'est uniquement le milieu aristocratique d'Allemonde que nous connaissons, comme dans ces contes où nous pouvons partager la plus grande empathie avec des princesses pleurnichardes tandis que des armées s'affrontent sans qu'on nous mentionne même si ça fait mal.

Seulement, Maeterlinck, peut-être pour donner de l'épaisseur humaine à son drame, peut-être par instinct fulgurant, a laissé traîner des traces assez perceptibles de ce monde des pauvres gens.

Ainsi, Arkel (I,2 chez Debussy) :

Et ce mariage allait mettre fin à de longues guerres, à de vieilles haines.

Le mariage de Golaud met ainsi en péril un nombre considérable de vies, qui demeure dans la plus pure abstraction, mais qui est mentionné : la vie domestique du château a ainsi un retentissement bien plus large que l'intrigue psychologique à laquelle on s'attache. Cela procure d'ailleurs une résonance psychologique singulière au mariage de Golaud : c'est une sympathique tocade sentimentale, mais aussi une preuve d'égoïsme qui éclate, et annonce peut-être la violence à l'enfant (D:III,4), l'outrage à Mélisande (D:IV,2) et la torture sur le lit de mort (V).

L'absence d'insistance de la part d'Arkel rejoint d'ailleurs son impuissance et ses erreurs constantes durant toute la pièce, un autre point sur lequel il faudra s'attarder à l'occasion.

Dans le texte conservé par Debussy, on peut même relever deux mentions bien plus nettes de ce contraste entre les ressassements affectifs des personnages principaux et les détresses vives du peuple, comme si le poète avait intégré à son oeuvre la critique qu'on peut faire à toute pratique artistique : détourner par l'esthétique les yeux de la réalité tragique du monde. Et malgré tout on adhère à son propos principal sans s'attarder à suivre ces questions.

Première mention (D:III,2) :

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Michèle Command (Mélisande), Claude Dormoy (Pelléas) ; Serge Baudo dirige l'Orchestre de Lyon dans une version très ronde (tirant presque vers Massenet), un peu sucrée de Pelléas, avec l'un des couples les plus enthousiasmants de la discographie. Réédité chez RCA pour pas cher.

La lune éclaire largement l’entrée et une partie des ténèbres de la grotte ; et l’on aperçoit, à une certaine profondeur, trois vieux pauvres à cheveux blancs, assis côte à côte, se soutenant l’un l’autre, et endormis contre un quartier de roc.

MÉLISANDE : Ah !

PELLÉAS : Qu’y a-t-il ?

MÉLISANDE : Il y a… Il y a…

Elle montre les trois pauvres.

PELLÉAS : Oui, oui ; je les ai vus aussi…

MÉLISANDE : Allons-nous-en !… Allons-nous-en !…

PELLÉAS : Oui… Ce sont trois vieux pauvres qui se sont endormis… Une grande famine désole le pays… Pourquoi sont-ils venus dormir ici ?…

MÉLISANDE : Allons-nous-en !… Venez, venez… Allons-nous-en !…

PELLÉAS : Prenez garde, ne parlez pas si fort… Ne les éveillons pas… Ils dorment encore profondément… Venez.

MÉLISANDE : Laissez-moi, laissez-moi ; je préfère marcher seule…

PELLÉAS : Nous reviendrons un autre jour…

Ils sortent.

Le livret de Debussy n'indique pas les didascalies, si bien qu'on ne peut pas déterminer si Pelléas, par euphémisme, ne veut pas plutôt dire à Mélisande qu'ils sont morts dans leur sommeil, noyés par la montée des eaux dans la grotte. Quoi qu'il en soit, la discussion se referme par la terreur de Mélisande à la vue de qui que ce soit.

Seconde mention (D:IV,2) :

;;
Gilles Cachemaille (Golaud) ; Charles Dutoit dirige l'Orchestre Symphonique de Montréal (disque Decca épuisé). L'un des portraits les plus complets qui soient du personnage : touchant, noble et sanguin. Superbe disque, pour ainsi dire idéal, mais qui ne se trouve plus.

GOLAUD : On vient encore de trouver un paysan mort de faim, le long de la mer. On dirait qu’ils tiennent tous à mourir sous nos yeux.

La rage et la préoccupation tout autre empêchent ici aussi plus ample développement, mais la remarque de Golaud éclaire ici encore le contexte à Allemonde : ce n'est pas un royaume abstrait, mais de vrais gens nourrissent ceux du château, vivent et meurent, et souffrent plus encore. La préoccupation principale des habitants du vieux château est semble-t-il de l'ordre du confort (la vue désagréable de cadavres le long de la mer), donc de plusieurs crans moins violente que celle qui entoure, et pourtant on reste sans la moindre exception dans ce milieu-ci. La mort y est plus feutrée et moins inévitable (le père sauvé de Pelléas) ou le fait d'accidents (Pelléas).

Maeterlinck est encore plus précis dans la quatrième et dernière scène de l'acte II, entièrement coupée par Debussy :

On découvre Arkël et Pelléas.

ARKEL : Vous voyez que tout vous retient ici et que tout vous interdit ce voyage inutile. On vous a caché jusqu’à ce jour, l’état de votre père ; mais il est peut-être sans espoir ; cela seul devra suffire à vous arrêter sur le seuil. Mais il y a tant d’autres raisons… Et ce n’est pas à l’heure où nos ennemis se réveillent et où le peuple meurt de faim et murmure autour de nous que vous avez le droit de nous abandonner. Et pourquoi ce voyage ? Marcellus est mort ; et la vie a des devoirs plus graves que la visite d’un tombeau. Vous êtes las, dites-vous, de votre vie inactive ; mais si l’activité et le devoir se trouvent sur les routes, on les reconnaît rarement dans la hâte du voyage. Il vaut mieux les attendre sur le seuil et les faire entrer au moment où ils passent ; et ils passent tous les jours. Vous ne les avez jamais vus ? Je n’y vois presque plus moi-même, mais je vous apprendrai à voir ; et vous les montrerai le jour où vous voudrez leur faire signe. Mais cependant, écoutez-moi : si vous croyez que c’est du fond de votre vie que ce voyage est exigé, je ne vous interdis pas de l’entreprendre, car vous devez savoir, mieux que moi, les événements que vous devez offrir à votre être ou à votre destinée. Je vous demanderais seulement d’attendre que nous sachions ce qui doit arriver avant peu…

PELLÉAS : Combien de temps faudra-t-il attendre ?

ARKEL : Quelques semaines ; peut-être quelques jours…

PELLÉAS : J’attendrai…

Ici, pour la seule fois, il est question d'interférer dans la vie personnelle pour des motifs de gouvernement, avec un rapport à la population d'Allemonde (car les enfants qui se baignent en D:III,3 ne sont pas exactement indispensables à la survie, même psychologique, des personnages) ; le plus amusant est qu'il s'agit bien entendu d'un prétexte, puisqu'Arkel n'a de cesse de faire rester Pelléas auprès de son père malade.
La tirade est par ailleurs passionnante, parce qu'elle met violemment en lumière tout ce qu'on aura sans doute l'occasion de relever une autre fois autour du personnage d'Arkel, sans cesse dans l'erreur, aussi bien sur les analyses ou les consolations que les prédictions, tout l'inverse de la sagesse que son type de personnage incarne par convention au théâtre. Un raté, en quelque sorte, comme la plupart des personnages de Pelléas.

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III. Une bizarrerie

Cette introduction de sa propre critique par l'auteur, et plus encore d'un contexte qui démonétise la légitimité des tourments de ses personnages principaux est quelque chose de très singulier, qu'on voit peu en littérature, et singulièrement au théâtre. [Et jamais, pour tout dire, lorsqu'il n'y a pas de volonté de second degré, d'ironie ou de dérision.]

Il suffit de penser aux bûcherons et aux paysans qui souffrent de la guerre mais qui paraissent joyeux pour faire contraste à Elisabeth et Carlos et nous les faire sentir encore plus malheureux. Le procédé est extrêmement fréquent dans ce sens, et particulièrement à l'Opéra où l'on peut aisément faire parler une foule, et exprimer simultanément plusieurs émotions contradictoires. Il s'agit au contraire d'exalter les situations mises en scène.

... alors que Maeterlinck remet étrangement en perspective cette intrigue dans tout ce qu'elle a de dérisoire et d'égoïste. C'est peut-être bien cet aspect des personnages, au demeurant, qui les rend le plus sympathiques, parce qu'ils sont finalement complexes et fragiles, pas seulement des types comme pourrait le laisser penser la langue extrêmement réduite et symbolique de Maeterlinck.

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P.S. : Je n'ai pas évoqué les servantes muettes du V ni les marins de la fin du I, parce qu'ils font chambre d'écho symbolique plus qu'ils ne vivent en eux-mêmes.


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Commentaires

1. Le mercredi 16 décembre 2009 à , par Guillaume

LE PORTIER : Oui, oui ; versez l’eau, versez toute l’eau du déluge ; vous n’en viendrez jamais à bout…

Amusant, cette phrase est mise en exergue du film d'Elektra de Götz Friedrich (la version de référence avec Rysanek et Varnay)

2. Le mercredi 16 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est assez logique d'une certaine façon, parce qu'il y a beaucoup de similitude avec la façon d'exposition de Hofmannsthal et sa rixe des servantes : le programme est donné de façon détournée par des personnages subalternes sans lien avec l'action, des témoins tout de suite expulsés du cadre dramatique.

(la version de référence avec Rysanek et Varnay)

Jeune homme, on ne feede pas les trolls ici.

3. Le vendredi 18 décembre 2009 à , par Era

Tu as sans doute raison mais je préfère prendre tout ça comme un royaume imaginaire tout de même... le rêve marche mieux comme ça!
Et puis, j'ai vraiment toujours eu l'impression que les personnages autres (les pauvres, etc...) étaient symboliques, seulement symboliques, mais n'existaient pas, ou seulement dans les visions de la Mélisande folle. (mais comme je n'ai jamais approfondi ces pensées, je ne développerai pas)

4. Le vendredi 18 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Ah, mais ça n'enlève rien à l'imaginaire, c'est bien ce que je dis : il reste absolument intact. Et c'est ça qui est très étonnant, parce qu'on a bien des 'effets de réel' qui devraient nous amener, en principe, à relativiser les tourments des personnages et l'irréalité d'Allemonde - ce qu'on ne ressent finalement pas à la lecture...

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