Carnets sur sol

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[rediff] L'Age d'Or du Lied


On reprend ici une notule de Diaire sur sol à laquelle on a souvent renvoyé. Il sera plus commode de la placer directement sur Carnets sur sol.

Une évocation de l'art de l'interprétation et de l'offre en concert. Où l'on rejette quelques idées communément partagées au moyen de quelques arguments.

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(Dimanche 21 septembre 2008)

L'Age d'Or du Lied

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On le dit souvent par ici, c'est maintenant.

A cause de la diversification des « tubes » (bien plus nombreux que les quelques scies enregistrées jadis), grâce au choix merveilleux que permet le support discographique. Bien sûr. [1]

Mais aussi chez les interprètes, qui se révèlent bien plus concernés par ce qui fait l'essence du genre, à savoir le rapport de la musique au texte, que leurs aînés. (S'il faut généraliser, bien entendu.)

Suite à une question qui nous a été posée, voici les quelques notes informelles d'un embryon de réponse.

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Quels liedersänger [2] expressifs dans l'ancien temps ?

Je vois surtout Dietrich Fischer-Dieskau et Elisabeth Schumann (on pourra en proposer en section libre de droits). J'en oublie assurément. Je vois cité Gerhard Hüsch, et c'est très bien en effet. Même de très bons diseurs comme Lotte Lehmann se révèlent assez rigides au lied, il me semble.

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Mais pourquoi diable les interprètes plus récents seraient-ils plus soigneux dans l'expression ?

A mon humble avis.

C'est une différence globale d'attitude, liée au changement de statut du lyrique, qui revient un peu à son état premier (à la fois du théâtre [3] et de la musique) après plusieurs siècles de domination musicale.

Après, à toutes les époques, on trouvera de bons et de mauvais diseurs, mais disons qu'à l'exception de Fischer-Dieskau, les très bons diseurs, je les rencontre plutôt à partir des années 80, et même surtout depuis le renouveau baroque qui a promu de petits formats plus à même d'articuler clairement un texte et de respecter une ligne fine.

C'est une évolution globale, une diversification des spécialités. Dans les années 50 en France, par exemple, tous les chanteurs, même le moindre choriste, avaient une diction parfaite (pour tout un tas de paramètres qui s'expliquent [4]), et pourtant, si l'on regarde les interprétations de mélodie française par Panzéra ou Maurane, voire Souzay, l'ensemble est beaucoup plus fade textuellement que ce que font des chanteurs moins spécialisés, aujourd'hui (qui sont souvent moins compréhensibles et moins en style, d'ailleurs).

Pour prendre un exemple, je ne crois pas qu'un profil du type Le Roux ou Corréas aurait pu exister dans les années cinquante. (D'ailleurs plutôt que Bernac, dont je n'aime ni la voix ni l'expression, je recommanderais plutôt, dans le même format de baryton aigu et le même répertoire, Michel Carey - plus précis dans l'expression.)

Je pense donc que cela s'explique concrètement, de même qu'on peut expliquer la perte de style pour certains répertoires, dont la mélodie française, la plupart du temps chantée comme du lied ou comme du Donizetti...
La révolution baroque, la théâtralisation de l'opéra sont pour beaucoup dans ce changement positif, je crois. Pour la perte de style, c'est plutôt l'internationalisation des répertoires qui est en cause.

Et en tout cas, cela explique que les chanteurs de lied récents soient plus proches de la sensibilité des lutins, sans discréditer les autres (d'autant qu'il existe d'excellentes choses anciennes).

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Et au concert ?

[Ce qui ne nous empêche pas de regretter avec insistance l'absence absolue d'originalité des programmes de lieder (à part, parfois, dans les pays germanophones), se limitant à peu près toujours à :

  1. Die Winterreise (Schubert)
  2. Die Dichterliebe (Schumann)
  3. Bouquets de lieder de Schubert
  4. Avec orchestre, les Mahler
  5. Der Schwanengesang (Schubert)
  6. Liederkreis Op.39 (Schumann)
  7. Avec orchestre, les Wesendonck-Lieder (Wagner)
  8. Die Schöne Müllerin (Schubert)
  9. Parfois des bouquets de lieder de Schumann
  10. Un peu de Richard Strauss (toujours les cinq mêmes)
  11. Liederkreis Op.24 (Schumann)
  12. Un peu de Wolf, mais toujours les mêmes Möricke (voire quatre Goethe) - surtout dans les pays germanophones
  13. Il peut arriver que les trois plus célèbres de Liszt (parce que mis en musique aussi par Schubert ou Schumann) soient joués, une petite mode depuis peu


Vous aurez beaucoup de peine à entendre autre chose en concert. Vraiment beaucoup. Pourtant il existe d'autres cycles de Schubert, énormément de lieder jamais exécutés mais exceptionnels de Schubert, d'autres cycles de Schumann, et quantité d'autres compositeurs majeurs de lieder : Clara Wieck-Schumann, Max Reger, Alma Schindler-Mahler, Anton Webern... et bien d'autres compositeurs au minimum intéressants : Zelter, Loewe, Reichardt, Franz, Zemlinsky, Marx, Křenek, Holl...]

N.B. : Il n'a pas été possible d'ajouter tous les liens correspondants, mais vous pouvez vous reporter aux chapitres consacrés au lied, dans la colonne de droite de Carnets sur sol. Beaucoup d'auteurs ont été abordés

Notes

[1] En revanche, la mélodie française, même si elle bénéficie du disque, est interprétée dans un nombre généralement très limité d'oeuvres-phares, plus jamais donnée seule au concert, et très rarement en style ou même avec une diction impeccable.

[2] Chanteurs de lied

[3] En est témoin la place aujourd'hui réservée à des metteurs en scène inventifs ou prestigieux, ce qui n'était pas du tout le cas jadis.

[4] Notamment le fait de ne chanter que dans sa langue et devant un public de sa langue, ce qui est à la fois plus facile pour maîtriser sa phonation que dans une langue étrangère et plus exigeant pour être compris que devant un public qui en tout état de cause ne maîtrise pas la langue de l'oeuvre.


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Commentaires

1. Le mercredi 27 mars 2013 à , par Mathieu

Bonsoir David!
Que penses tu d'Elisabeth Schwarzkopf dans le lied?
C'est une tres grande diseuse, ca c'est sur. Par contre je ne supporte pas son expression. Elle met tellement d'accentuation sur chaque mot que pour moi le lied perd toute sa beaute. J'ai entendu une version du Nussbaum par elle qui m'a particulierement deplu. En plus, elle a une curieuse maniere de "couvrir" certaines voyelles.
Je ressens un peu la meme chose avec DFD, mais moins quand meme. Je prefere largement Matthias Goerne par contre. Chez les femmes de l'ancien temps, j'aime beaucoup les quelques lieders que Kathleen Ferrier a enregistre. Son expression me touche beaucoup. Que penses-tu de ses interpretations?

2. Le mercredi 27 mars 2013 à , par David Le Marrec

Bonsoir Mathieu !

Je ne suis pas la personne la plus qualifiée pour parler de Schwarzkopf : je n'aime pas sa voix "trop" timbrée (effectivement, couverte mais avec mâchoire très peu abaissée, ce qui donne un son très dense et opaque assez étrange), qui absorbe les voyelles, et même les consonnes et les mots. J'ai toujours l'impression d'un chant abstrait - non pas qu'elle n'exprime rien, mais que ça ne touche pas.

Ca tient essentiellement à sa technique, assez "postérieure", si bien que l'impact, aussi bien vocal que verbal, n'est pas aussi direct que pour des voix plus antériorisées.

DFD est tout le contraire pour moi : même s'il souligne lui aussi ses intentions, sa voix est toute clarté, parfaitement articulée, avec une multitude de couleurs (là où Schwarzkopf en a essentiellement une), des consonnes frémissantes, une voix souvent très directe. Dans ses mauvaises périodes, il a tendance lui aussi à se réfugier un peu en arrière (et à perdre son legato, d'ailleurs), mais ça reste marginal par rapport aux voix où il part plutôt dans le nez.

Evidemment, Goerne est un sommet, un de ceux qui touchent à l'Idéal.

Pour l'ancien temps chez les dames, il faut absolument entendre Elisabeth Schumann, simplicité et subtilité incarnées. Ferrier a fait des choses magnifiques (Frauenliebe, surtout), mais dans un allemand moyen, et l'émotion se repose essentiellement sur la nature larmoyante (et suscitant immédiatement l'empathie) du timbre, pas vraiment sur les mots. Ce qui fait que son charme s'émousse un peu, à mon gré, au fil des écoutes.

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David Le Marrec


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