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Repons de Clorinde


Suite de l’introduction publiée dimanche. Pour que la consultation soit plus commode le cas échéant, le contenu de cette nouvelle notule sera également reproduite à la suite de l’ancienne.

Cette fois-ci, on découpe teneramente l’extrait de la version Christie qui nous concerne :

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Vidéo réalisée très postérieurement (publication 2004) à l’enregistrement de 1992, qui la double intégralement. Rivenq-Testo excepté, les chanteurs du disque (Françoise Semellaz et Adrian Brand) ne sont pas les acteurs à l’écran (Elena Bertuzzi et Emmanuele Lachin) – le doublage n’en demeure pas moins excellent.


Reprenons, donc, sur les divergences entre le texte retenu par Monteverdi et l’original :

Va girando colei l'alpestre cima
Verso altra porta, ove d'entrar dispone.
[5] Segue egli impetuoso ; onde assai prima
Che giunga, in guisa avvien che d'armi suone,
Ch'ella si volge, e grida : Tu, che porte,
Che corri sì ? Risponde : Guerra e morte.

(Elle contourne le sommet montagneux
Vers une autre porte, où elle se dispose à entrer.
Il la suit, impétueux ; si bien qu'assez longtemps
Avant qu'il la rejoigne, il advient qu’il fait retentir ses armes
Au point qu’elle se retourne et crie : Ô toi, qu’apportes-tu,
Qui cours ainsi ? Il répond : La guerre et la mort.)

Guerra e morte avrai, disse ; io non rifiuto
[10] Darlati, se la cerchi : e ferma attende.
Non vuol Tancredi , che pedon veduto
Ha il suo nemico, usar cavallo, e scende.
E impugna l’uno e l'altro il ferro acuto.
Ed aguzza l’orgoglio, e l'ire accende ;
[15] E vansi a ritrovar non altrimenti
Che due tori gelosi et d’ira ardenti.

(Tu auras la guerre et la mort, dit-elle [1] ; je ne refuse pas
De te la donner, si tu la cherches : et elle attend impassible.
Tancrède, qui a vu son ennemi à pied,
Ne veut pas se servir de son cheval, et descend.
Et l'un et l'autre empoignent le fer aigu.
Ils affûtent leur orgueil, ils allument leur fureur
Et se retrouvent non dissemblables
A deux taureaux jaloux embrasés de colère.)

Mais Monteverdi emploie plusieurs variantes (pour plus de clarté, les numéros indiquent les vers du poème découpé par Monteverdi et non les originaux du Tasse) :

Lire la suite.

Notes

[1] C’est un passé simple dans le texte du Tasse. Comme dans les textes médiévaux du domaine français, le Tasse change volontiers de temps pour assurer un rythme à son récit. Ici, il demeure une certaine logique, puisque les paroles rapportées renvoient objectivement à un autre moment d'expression que celui du poète qui relate l'épopée. La seule chose, c'est que selon les vers, les verbes de paroles changent de temps au cours du même épisode…

Va girando colei l'alpestre cima
Ver altra porta, ove d'entrar dispone.
[5] Segue egli impetuoso ; onde assai prima
Che giunga, in guisa avvien che d'armi suone,
Ch'ella si volge, e grida : Tu, che porte,
Che corri sì ? Rispose : E guerra e morte.

(Elle contourne le sommet montagneux
Vers une autre porte, où elle se dispose à entrer.
Il la suit, impétueux ; si bien qu'assez longtemps
Avant qu'il la rejoigne, il advient qu’il fait retentir ses armes
Au point qu’elle se retourne et crie : Ô toi, qu’apportes-tu,
Qui cours ainsi ? Il répondit : Et la guerre et la mort.)

Guerra e morte avrai, disse ; io non rifiuto
[10] Darlati, se la cerchi e fermo attendi.
Né vuol Tancredi, ch’ebbe a piè veduto
Il suo nemico, usar cavallo, e scende.
E impugna l’uno e l'altro il ferro acuto.
Ed aguzza l’orgoglio, e l'ire accende ;
[15] E vansi a ritrovar non altrimenti
Che due tori gelosi et d’ira ardenti.

(Tu auras la guerre et la mort, dit-elle ; je ne refuse pas
De te la donner, si tu la cherches et l’attends avec fermeté.
Tancrède, qui avait vu son ennemi à pied,
Ne veut pas se servir de son cheval, et descend.
Et l'un et l'autre empoignent le fer aigu.
Ils affûtent leur orgueil, ils allument leur fureur
Et se retrouvent non dissemblables
A deux taureaux jaloux embrasés de colère.)

Au vers 4, l’adaptation est manifestement surtout d’ordre pratique, pour ne pas surcharger la diction.
De même, au vers 8, l’ajout de la conjonction de coordination « e » sert surtout le rythme musical, avec une répétition du [e] qui ne serait pas retenue dans la déclamation parlée.

Par ailleurs, aux vers 8 et 11, le choix du compositeur est simple : le sens du vers est identique, à ceci près que Monteverdi préfère ménager une certaine concordance des temps en utilisant le passé avant que le récit du combat ne recommence au présent de narration.
L'artifice, bien qu'il sacrifie le joli rejet de l'auxiliaire au début du vers suivant (Ha), est très habilement réalisé : ch'ebbe a piè compte pour trois syllabes. Ellision orale du premier [e], ellision écrite du deuxième [e] devant voyelle d'un mot suivant. Comme pedon débutait par une consonne, on tombe sur le même nombre de syllabes. Et la suppression de l'auxiliaire au début du vers suivant, qui était devant voyelle d'un autre mot, ne change rien au décompte du vers 12.
Simple question de cohérence, avec un bidouillage bien fait.

--

Pour le vers 10, c’est plus subtil. Comme Monteverdi fait le choix de faire parler les personnages, et plus seulement le poète (incarné par le récitant indiqué Testo – « Texte » – sur la partition), comme on l’a vu, il est parfois confronté, surtout s'il veut leur accorder une part relativement conséquente, à des contorsions nécessaires.

Ici, il aurait très bien pu confier e fermo attende au narrateur. Mais Monteverdi a pris le parti de modifier le texte pour le confier à Clorinde, avec une deuxième personne : non plus « elle attend impassible », « et si tu l’attends avec fermeté ».

La perméabilité des dialogues dans la langue poétique du Tasse (où ils ne sont jamais indiqués par des guillemets, et souvent reliés, voire mêlés à la narration par de la ponctuation qui indique des rapports étroits, comme les deux points explicatifs) permet de jouer de cette confusion sans dénaturer véritablement l’esprit du texte.

Evidemment, cet étrange tour de passe-passe bousille tout de bon la rime avec « scende ».

--

Il semble exister cependant une licence, sur laquelle je m'interroge.

Ch'ella si volge, e grida : Tu, che porte,
Che corri sì ? Risponde : Guerra e morte.

(Au point qu’elle se retourne et crie : Ô toi, qu’apportes-tu,
Qui cours ainsi ? Il répond : La guerre et la mort.)

Logiquement, porte est une troisième personne, et l’on aurait attendu porti. Il est donc possible qu’il existe une licence pour changer de façon euphonique porti en porte à la rime (?), auquel cas Monteverdi peut tout à fait faire mine de croire qu’il s’agissait déjà à l’origine (ce que la ponctuation ne porte pas trop à croire) d’une deuxième personne.
Mais pourquoi à ce compte-là passer la rime au fil de l’épée, et gâcher sa mélodie en un caldo fiume ? Peut-être par pédagogie pour les auditeurs, cependant érudits, mais peut-être pas tous informés de l’ensemble des usages du Tasse, pourtant pas très éloigné temporellement ? Vraiment étrange.

Je tâcherai de laisser mes vieilles éditions pour une édition critique récente de la Jérusalem délivrée, peut-être que la clef figure déjà en partie chez Torquatus.

--

Le plus insolite est que William Christie que nous fournissions à dessein est le seul, à notre connaissance, à rétablir le texte original à cet endroit. Ce qui, particulièrement dans une version à trois chanteurs, est tout à fait incongru, faisant dire à Clorinde : « Je ne refuse pas de t’offrir la mort, si tu la cherches et il/elle attend immobile. »
Manifestement une erreur, mais qui nous a plongé, on le voit, dans des abîmes de réflexion sur les bidouillages, pour certains estimables (deux premiers vers), pour d’autres habiles (vers 11 et 12), et pour quelques-uns franchement discutables (vers 10), du sieur Montverde.

Il y a bien d’autres choses à dire sur ce début du Combattimento, mais au vu de la remarque-culte de Golaud :

Il est tard – il est près de plus de minuit.

on nous permettra, on l’espère, de nous retirer provisoirement.


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David Le Marrec


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