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Clara WIECK-SCHUMANN - Volkslied (Heine)


On poursuit notre périple téléchargeable commenté dans les lieder de Clara. [Ainsi qu'un morceau de discographie indicative.]


Heine n'a pas inspiré que les musiciens, témoin le recueil de nouvelles Es fiel ein Reif in der Frühlingsnacht de l'écrivain thèque d'expression allemande Ossip Schubin (1854 - 1934).


Volkslied (« Chant populaire »)

Le titre se justifie en ce que le poème de Heine s'inspire d'un poème populaire collecté par Arnim et Brentano. Il s'agit d'un des tout plus beaux de Clara, sans doute même le plus touchant avec Warum willst du and're fragen.

Clara Wieck-Schumann en inverse les deux derniers mots dans sa mise en musique.

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Ce Volskslied par le meilleur élément du Lutin Chamber Ensemble.

Poème de Heine Traduction DLM
Es fiel ein Reif in der Frühlingsnacht, 
Es fiel auf die zarten Blaublümelein :
Sie sind verwelket, verdorrt.

Ein Jüngling hatte ein Mädchen lieb ;
sie flohen heimlich von Hause fort,
es wußt' weder Vater noch Mutter.

Sie sind gewandert hin und her,
sie haben gehabt weder Glück noch Stern,
sie sind verdorben, gestorben.
Le givre est tombé dans la nuit de printemps, 
Le givre est tombé sur les délicates petites fleurs bleues :
Elles sont fanées, desséchées.

Un jeune homme aimait une jeune fille ;
Ils ont fui secrètement de leur foyer,
Ni père ni mère ne l'ont su.

Ils vont errant çà et là, 
Ils n'ont rencontré ni sort favorable ni bonne étoile ;
Ils sont perdus - morts.

[1]  Le huitième vers est une expression ramassée difficile à rendre : aucune chance, aucune bonne étoile (c'est-à-dire pas de chance, ni ponctuelle, ni générale).
[2] Perdu est à entendre au sens le plus fort.

Il s'agit du volet central du microcycle Tragödie I, II & III (« Tragédie »), qui, fait intéressant, est également utilisé par Schumann (en 1841), mais pour ses trois parties simultanément.

Ce petit ensemble se trouve dans les Verschiedene (« Mélanges ») de Heine, et se compose très simplement :
- déclaration enflammée et chantage affectif de l'amant (il meurt sur place et elle se retrouverait seule) - ce qui éclaire quelque peu la dimension morale de la deuxième partie ;
- errance mortelle des deux jeunes gens ;
- description du lieu de la tombe naturelle, mélancolie des oiseaux.

La simplicité de la langue, la juxtaposition entre passé et présent pour créer de l'urgence, les métaphores simples de la première strophe, les précisions circonstancielles (strophe 2) et morales (strophe 3), tout évoque le poème populaire.

La mise en musique de Clara est en réalité bien plus sophistiquée. Le rythme ternaire, parfois interrompu, de sa basse de do dans le médium grave (ut 2), crée l'attente inquiète, tandis que la ligne vocale, souvent murmurée dans le grave, connaît des montées assez spectaculaires au moment de la fuite (en une poignée de mesures, on s'envole d'une tessiture appuyée sur l'ut 2 à une tessiture appuyée sur le fa 3). Les appoggiatures très fréquentes des accords (comme anticipés avant d'être résolus) maintiennent elles aussi une tension douce. Et puis, toujours, cette forme de danse, qui s'appuie précisément sur le traitement harmonique de ces accords, et sur l'élan de la ligne vocale, avec ces hauts de phrase élevés et doux.
Puis on se met à marcher, lentement, tandis que la voix s'élève en narrant la rupture, la fuite ; puis se prostre doucement en évoquant le silence envers les parents. En retournant dans le grave, le conte retombe presque dans l'aphasie. Les tierces en triolets s'éteignent délicatement, en manière de postlude, sans tristesse excessive, sur une basse tenue ; avant une ultime appoggiature.

Sobriété, finesse, et grande émotion. Un des plus beaux lieder du répertoire. Avec toute la meilleure noblesse de la filiation revendiquée par les compositeurs envers le volkslied.

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Même extrait.

On voit ici, avec ces écarts, tout l'intérêt de la ductilité d'une voix de femme dans les lieder de Clara, même si ce lied-ci s'accommode très bien des graves d'une voix d'homme.

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On peut signaler qu'outre les Schumann, ce poème fameux a tout de même été mis en musique par rien moins que Mendelssohn, Nicolai, Rubinstein, Fibich, Mahler, Griffes, Stanford, Busoni, Rangström... et même Bruno Walter ! Pour ne citer que les plus fameux du lot.
Il faudra peut-être enregistrer à titre de comparaison le Schumann, bien plus ascétique et minimaliste, récitatif presque muet, très touchant également.

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Téléchargement
Comme il s'agit d'attirer l'attention sur des oeuvres peu pratiquées, autant en rendre la fréquentation plus commode qu'en se connectant à CSS. Car il n'en existe pas de version du domaine public.

[On ne va pas recommencer notre couplet sur le caractère imparfait de la captation : il s'agit de défricher du répertoire, pas de fournir un rendu technique parfait. Il faut faire un choix entre le fini technique et la quantité découverte - on le fait ici, et on l'assume.
Si on désire quelque chose de fiable, il existe plusieurs versions incontournables, car Clara, au fil des années, connaît un véritable succès éditorial :
- le bouquet Fanny-Clara-Alma par Christine Högman / Roland Pöntinen, peut-être le plus beau disque de lieder du marché ;
- l'intégrale Susan Gritton / Stephan Loges / Eugene Rasti, où Loges est proprement hallucinant, à son habitude ;
- l'intégrale Dorothea Craxton / Hedayyet Djeddikar (sur pianoforte), très bizarre, mais incontestablement habitée ;
- enfin la version Lan Rao / Micaela Gelius, un peu aimable sans doute, mais disponible pour quasiment rien chez Arte Nova.
Le reste (Lippitz, Bonney, Güra...) nous semble nettement moins passionnant. Et Clara y est de surcroît souvent flanquée de son mari bien connu, ce qui peut donner des idées à l'acheteur ingénu, mais diminue pour le curieux le taux de découverte.]
On peut donc charger le fichier ici.


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Commentaires

1. Le lundi 1 juin 2009 à , par Agnès

Bonsoir David,
Il me semble bien que "Reif" est masculin en all : donc plutôt "er" au vers 2, n’est-ce pas ?
En outre, dans votre traduction, peut-être conviendrait-il de tenir compte du passé au vers 7, sous peine de frôler le contre sens. Le passé raconte l'histoire. Le présent est réservé aux vers 3 et 9. Un vers 3 qui constate de façon définitive avec ses allitérations et sa rime masculine sans concession que la fleur bleue « Blaublümelein » (pluriel + diminutif + mot composé : Heine se joue du symbole du romantisme !) de Novalis est fanée. Aucune fioriture musicale, juste quelques accords plaqués. Le vers 9 lui fait écho, mais en creux avec ses participes aux terminaisons féminines qui viennent adoucir la dureté du propos. La fin de vers est non accentuée, la musique est moins martelée et tout cela crée l’attente du (merveilleux) postlude au piano.
Et comment comprendre cette inversion des 2 participes à la fin ? Décidément, Clara intrigue avec ses modifications énigmatiques. Suite à votre notule sur "Ich stand … ": il y a vraiment des différences supplémentaires, ou alors c’est Loges et Asti qui prennent des libertés, ou alors j’entends mal (l’âge, oui, je sais, on me l’a déjà dit). Je me suis bâti un scénario différent du 1er pour respecter l’ordre des versions: Clara a pratiqué l’auto-censure, elle a préféré maintenir une version bien consonante pour ne pas se singulariser et ne pas faire d’ombre à Robert !!!

2. Le lundi 1 juin 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Agnès,

Vous avez tout à fait raison, j'ai utilisé une version déjà numérisée, et elle est fautive.

Merci pour toutes ces riches pistes. La première strophe, qui contient le programme de l'ensemble de façon métaphorisée, a donc pour vous une fonction plus sophistiquée de référence. Vous l'inscririez dans quelle logique, plus précisément ?

Il y a deux hypothèses pour l'inversion :
- sonorités ("verdorben" est plus feutré, plus rond, s'éteint mieux) ;
- priorité ("verdorben" serait alors le comble).

Ca me laisse perplexe aussi. Supprimer ou ajouter, ça s'est souvent vu ; mais une simple inversion entre deux mots de même longueur, de même nature, de même fonction et de sens comparable, au même endroit du poème ?

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Concernant Ihr Bildnis.

Clara est déjà bien singulière, je ne crois pas vraiment à la thèse de la modestie. Tout simplement, il me semble que cette semi-dissonance finale a quelque chose d'un peu ostentatoire, qui rompt avec l'unité de la pièce. Oui, je sais, c'est en phase directe avec le sens, pourtant.

A la première occasion, je revérifierai les variantes, non pas en jouant à la suite, mais en confrontant simultanément les deux partitions.

Bonne soirée !

3. Le lundi 1 juin 2009 à , par Agnès

Quelques heures plus tard...
Quelle logique ? Celle de l’arrêt de mort du romantisme. Je dirais que c’est un Volkslied qui est en fait une petite construction esthétique, une composition poétique pleine de références conventionnelles que Heine maltraite au point qu’on peut lire le poème ainsi : le romantisme a fait son temps (Heine est je crois coutumier du fait).
Les topoï romantiques sont convoqués d’entrée dans les vers 1 et 2 (printemps, délicat, fleur bleue) , poursuivis dans les vers 4 et 5 (le Jüngling, la Mädchen, la fuite des jeunes amoureux) , filés dans les vers 7 et 8 : le marcheur "Wandern", "Glück" mot qui colle aux aventuriers romantiques qui ont quitté la maison paternelle pour tenter leur chance dans le vaste monde, persuadés de pouvoir compter sur l’aide de la bonne étoile « Stern » qui guide les Elus.
Qu’en fait Heine ? Il les ridiculise : la fleur bleue, phénomène singulier, magique, symbole de la quête et des aspirations romantiques, devient ici des "Blaublümelein", c’est-à-dire un pluriel de fabrication industrielle, et il se retrouve infantilisé par le diminutif "lein" et ce bl-bl enfantin : quelle cruauté chez Heine! La marche des héros à travers le monde pour en découvrir et en décrire les beautés "Wandern" devient quasiment une errance "hin und her". Et les héros fatigués n’ont trouvé secours ni en eux ni dans le monde "weder Glück noch Stern".
Les arrêts de mort sont signés par les vers 3 et 9. Mais alors que chez Heine, « gestorben » sonnait effectivement comme un jugement sans appel, l’inversion de Clara permet l’apaisement et une conclusion musicale tout en douceur. Un sursis?

De toute évidence, Clara n'a pas eu la même lecture que moi.
Je ne connais aucune autre mise en musique de ce poème, mais vous avez bien sûr aiguisé ma curiosité !
Pour le Bildnis : j’attendrai, confiante.

4. Le mardi 2 juin 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Agnès !

Et merci encore pour ces très riches commentaires.

Je ne suis cependant pas tout à fait d'accord. Votre lecture très argumentée de la cruauté parodique est très séduisante, néanmoins, si je prends par exemple Blaublümelein, le terme est déjà présent dans l'original populaire qu'adapte Heine :

Volkslied original :
Es fiel ein Reif in der Frühlingsnacht
wohl über die schöne Blaublümelein,
sie sind verwelket, verdorret.

Ein Knabe hatt' ein Mägdlein lieb,
sie liefen heimlich von Hause fort,
es wußt's nicht Vater, noch Mutter.

Sie liefen weit ins fremde Land,
sie hatten weder Glück, noch Stern,
sie sind verdorben, gestorben.

Auf ihrem Grab Blaublümlein blühn,
umschlingen sich treu, wie sie im Grab,
der Reif sie nicht welket, nicht dörret.


La parodie me paraît tout de même très subtile par rapport à l'original. N'y aurait-il pas plus de tendresse pour cette naïveté-là que de distance narquoise ?
Je suis troublé et frappé par le fait que ce que vous dites pourrait s'appliquer, dans l'absolu, au texte-source...

Agnès :
Les arrêts de mort sont signés par les vers 3 et 9. Mais alors que chez Heine, « gestorben » sonnait effectivement comme un jugement sans appel, l’inversion de Clara permet l’apaisement et une conclusion musicale tout en douceur. Un sursis?

Un sursis, vraiment ? Non seulement ils sont morts, mais en plus ils sont perdus, ça me paraît avoir une connotation au contraire plus grave que la mort parce qu'ils sont perdus. C'est d'ailleurs la seule explication que je vois, avec celle de la sonorité, pourquoi pas - mais ça paraît plus ténu.

Je ne connais aucune autre mise en musique de ce poème, mais vous avez bien sûr aiguisé ma curiosité !

Celle de Schumann vaut déjà le détour, et elle doit se trouver plus aisément que les autres. En plus c'est facile à jouer et à chanter, je n'aurai qu'à la mettre en ligne, ça me divertira : j'ai donné ma partition, donc ça fait longtemps que je ne l'ai pas eue sous les doigts.

Pour le Bildnis : j’attendrai, confiante.

Je vais aussi vérifier du côté des enregistrements, au cas où il y aurait une version bizarrement non documentée par Breitkopf. La seule explication que je vois est que j'aurais joué sans m'en apercevoir deux lignes vocales différentes (!) mais très typées Clara, si bien que j'y aurais retrouvé mes petits d'une fois sur l'autre. Mais pour le piano, j'avais déjà regardé, et je n'ai pas vu...
Je le ferai très attentivement cette fois-si, afin que tout doute soit anéanti.

5. Le lundi 15 juin 2009 à , par Agnès

Dommage. Je la trouvais charmante, ma lecture du Volkslied !

6. Le lundi 15 juin 2009 à , par DavidLeMarrec

Ah, mais elle est passionnante. Je la mettais simplement en question, vu que l'adaptation de Heine est assez minime.

Par ailleurs, vous vous vengerez en constatant que vous aviez bien sûr raison concernant Ihr Bildnis.

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