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Salammbô d'Ernest REYER à Marseille

Une petite déception à l'écoute de la retransmission radio.

  • La partition ne se révèle pas meilleure qu'à la lecture, avec en particulier une orchestration très figurative, pas franchement subtile (les rebonds de marches...).
  • Les voix sont lourdes, de gros formats au vibrato imposant, qui ne seraient déjà pas fort gracieux dans Wagner, et qui ne ravissent doit pas démesurément dans du répertoire français.
  • La mise en place d'une partition aussi longue, mal connue et relativement difficile n'est pas tout à fait optimale.
  • La direction de Foster, rapide, ne ménage guère de poésie dans les climats qui constituent pourtant l'intérêt premier de l'oeuvre.


Au total, l'oeuvre paraît moins séduisante qu'elle n'est en vérité à la lecture (et, on l'avait déjà dit, ce n'était pas non plus le plus grand chef-d'oeuvre de tous les temps).

Plutôt qu'un long discours, et dans la perspective du si tu n'es pas content, tu n'as qu'à le faire toi-même, on se contentera de laisser comparer la radiodiffusion de Marseille à notre très imparfaite réalisation, ce qui permet de se faire une idée de nos conceptions comparées de l'oeuvre. Tempo beaucoup plus lent à Bordeaux qu'à Marseille, mais on ne pourrait pas tenir les représentations à ce rythme-là sans des coupures énormes, c'est évident.

En revanche, le ton plus contemplatif me paraît, à moi, préférable à l'urgence de Foster que je trouve un peu, dans cet extrait, sans objet - mais il considère peut-être que ce n'est pas un moment essentiel. Nul mystère dans la désignation du chef des mercenaires révoltés, nulle générosité dans la libération des esclaves, nulle solennité dans l'allocution de Spendius (un pendant de Salut, splendeur du jour, tout de même !). Pourtant, les récitatifs cursifs de Reyer sont véritablement de qualité et méritent ce soin.

Vous en profiterez pour découvrir les véritables lignes de ténor, que nous avions trafiquées de façon alternative pour les rendre chantables...


Version Foster : Eric Martin-Bonnet (Autharite), Gilles Ragon (Mathô), André Heijboer / Heyboer (Spendius), Wojtek Smilek (Narr’Havas).


Pour des raisons évidentes (et pour une fois légitimes) de durée, la fin de l'extrait a été coupée par Foster.

Nous l'entendions plus comme ceci, plus posé et contemplatif. En somme un opéra plus descriptif que dramatique.

(Evidemment, il existe un décalage technique entre les deux exécutions...)


Version DLM.


On rappelle le texte :

UN CHEF DES MERCENAIRES
Amis ! Celui qui va délivrer ces esclaves,
Il est fort, il est juste et brave entre les braves.
Si Carthage encore aujourd'hui,
Manquant à la foi solennelle,
Retient l'or, prix du sang par nous versé pour elle,
Il faut pour nous venger un chef - que ce soit lui.

MATHÔ (aux esclaves de l'ergastule qu'il amène au banquet)
Calmez vos cris, séchez vos larmes ;
Saluez un meilleur destin,
Mêlez-vous parmi nous.
Prenez place au festin.
Demandez à la fois une coupe et des armes !

SPENDIUS (un esclave grec)
Salut à nos libérateurs !
Salut à vous, dieux protecteurs - dieux d'Ionie !
Salut, brillant éclat des cieux,
Astre d'or au char radieux,
Splendeur bénie...
Salut, sylvains, fils des forêts !
Et vous nymphes des antres frais
Et des fontaines.
(S'adressant aux mercenaires.)
Salut, hommes fiers et vaillants,
Dont l'épée aux éclairs brillants
Brisa nos chaînes. [1]

MATHÔ
Prends cette coupe, et bois.

SPENDIUS
Pourquoi ne vois-je pas
Entre vos mains victorieuses
Etinceler les coupes glorieuses
Où l'on boit à Carthage au retour des combats ?
(Avec intention.)
Je me souviens ! La légion sacrée
Boit seule aux coupes d'or,
Reliques vénérées
Que le sénat jaloux conserve en son trésor !

LE CHOEUR DES MERCENAIRES
Nous voulons boire aux coupes d'or !
Nous voulons boire aux coupes d'or !

NARR'HAVAS
Ah ! Craignez les Baals ! C'est un voeu sacrilège !

SPENDIUS, avec élan
En Grèce, mon pays, il n'est nul privilège
Qu'un dieu jaloux dispute à des soldats vainqueurs !

UN CHEF DES MERCENAIRES
Giscon vient, au nom des sénateurs.

SPENDIUS
La légion sacrée a formé son cortège.

--

Il ne s'agit pas bien sûr de regretter une recréation, mais celle-ci se montre un peu frustrante et ne sera pas très favorable à la réputation de Reyer, probablement. A cause de l'oeuvre elle-même, et peut-être aussi à cause d'une lecture un peu trop percutante de ce qui se voulait délicat.

En tout état de cause, il était amusant de comparer deux conceptions interprétatives, à la même date, qui n'avaient pas pu se concerter, et sans tradition préalable !

Lire la suite.

Notes

[1] La parenté avec Salut, splendeur du jour de Sigurd est assez frappante. Vous en trouverez deux versions sur CSS : une historique en libre téléchargement (mais mauvaise), une récente (et fabuleuse).


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Commentaires

1. Le mercredi 22 octobre 2008 à , par Morloch

La comparaison est intéressante, tout de pompe solennelle et pleine d'assurance chez Foster, tout de souple déclamation incertaine chez les lutins.

Je serais curieux d'entendre Gardiner dans ce Reyer, capable de concilier les deux approches, dramatique et intimiste ? (toute considération technique mises à part, nous n'attendons évidemment pas des troupes de Gardiner qu'elles puissent approcher les lutins).

Ce qui est certain, au résultat, est que l'on suit bien plus le livret dans la seconde version. Foster est très raide et monotone. Les lutins font vivre le texte.

Il faudrait entendre l'ensemble de l'oeuvre et connaitre la trame pour avoir un avis.

2. Le jeudi 23 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Incertaine, c'est le mot, surtout au début de l'extrait. -<]:o)

C'est surtout une question de répétitions, je pense. Je suis tout seul de mon côté, ça fait longtemps que j'ai lu la partition pour la première fois, même si je n'ai regardé précisément cet extrait que quelques jours avant la prise. J'ai beaucoup écouté et joué Sigurd (il y a même une catégorie à part dans la colonne de droite, avec des imprécations à propos des coupures des rares témoignages enregistrés... dans Salammbô, ça se justifie beaucoup mieux, mais il manque apparemment entre un quart et un tiers de l'oeuvre, vu la durée, même à ce tempo...). J'ai aussi lu la partition de La Statue, écouté des mélodies...

Ca n'a absolument rien à voir avec le fait de manoeuvrer, en quelques jours, les forces d'une maison d'Opéra avec qui on n'a pas passé non plus sa vie, des chanteurs venus d'un peu partout, vraisemblablement peu familiers de Reyer, une partition qu'on ne reprendra jamais... On sent vraiment chez Foster le désir de bien faire, et ailleurs (La Chute de la Maison Uscher de Debussy, La Reine Morte de Daniel-Lesur), il peut faire merveille. C'est bien plus palpitant aussi que son Oedipe d'Enescu en studio.

Je crois tout simplement qu'il cherche à habiter, dans le peu de marge de manoeuvre qui lui est imparti, une partition, à la faire bouger autant que possible, à limiter la durée pour limiter les coupures... Et ne pas oublier non plus qu'il s'agissait d'une mise en espace très proche, d'après les témoignages, de la version de concert, donc peu d'aide pour les chanteurs du côté de l'urgence à la scène.


Le but n'est pas de me jeter des fleurs en cherchant à dénigrer ce travail auquel j'applaudis, je notais juste une divergence d'interprétation assez forte, qui me paraissait frappante. Je pensais que je serais déçu par rapport à ce que m'avait laissé entendre mon imagination (une oeuvre bonne mais pas géniale, des coupures inévitables, des idéaux d'interprétation pas forcément réalisables), mais en réalité, j'ai surtout été surpris par l'approche totalement différente de Foster.
De l'urgence au lieu de la rêverie, qui me semblait pourtant le point fort de l'oeuvre. Ca fonctionne bien aussi.

Il me semble cependant, comme tu le soulignes (et j'en suis un peu rassuré), que Foster est modérément intelligible dans le déroulement et surtout l'enchaînement des séquences, peu contrastées (mais il est vrai que j'en rajoute dans le rubato et les césures...).


Evidemment, il faudrait comparer l'ensemble. Tout à fait d'accord sur le pronostic Gardiner, ses talents de coloriste feraient merveille ici.

Merci pour les considérations sur le texte des lutins, on ne saurait leur faire compliment plus agréable. Et sans le doute le sais-tu très bien. :-)


Merci pour ta réaction en tout cas !

3. Le vendredi 24 octobre 2008 à , par Morloch

Et grâce à toi, maintenant je sais prononcer Baal. Je m'étais toujours posé la question : bal ou bahal ?

Tu n'imagines pas mon soulagement après ces années de doute rivé au plus profond de mon être.

4. Le vendredi 24 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec

Cela dit, ce pourrait être un port de voix écrit par le compositeur sur une voyelle longue. :-)

[Il est écrit que ton calvaire n'aura pas de fin.]

5. Le samedi 25 octobre 2008 à , par Amène le mathôs

Bonjour !
Excusez-moi de vous déranger mais je crois bien que j'ai perdu mon ergastule sur votre blog.
Rien n'égale mon malheur, alors si jamais quelqu'un le retrouve…

Merci d'avance.

6. Le samedi 25 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

BARBERINÔ
J'ai perdu l'ornement de ma joie, ma fibule -
Rien n'égale l'horreur de l'infâme ergastule.

7. Le samedi 25 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

(Si quelqu'un veut poursuivre avec Tibulle / russule, il est le bienvenu.)

8. Le dimanche 26 octobre 2008 à , par Amène le mathôs

J'avais trouvé "currule" mais je n'arrive pas à le mettre sur la case "compte triple".

(À propos de Tibulle : j'avais suivi un cours autrefois sur les élégies latines, Tibulle et Properce, et le prof avait fini le cours par cette phrase : "Cynthia était-elle vénale ? ça on ne le saura jamais".
Excusez-moi.)

9. Le dimanche 26 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

J'avais trouvé "currule" mais je n'arrive pas à le mettre sur la case "compte triple".

C'est peut-être parce que vous ne manquez pas d'r.

(À propos de Tibulle : j'avais suivi un cours autrefois sur les élégies latines, Tibulle et Properce, et le prof avait fini le cours par cette phrase : "Cynthia était-elle vénale ? ça on ne le saura jamais".
Excusez-moi.)

On devrait faire étudier Properce la même année que le fantastique dans le secondaire, il y a les mêmes phrases magiques pour réussir un devoir. Un viatique, une Cynthie Hostie.

10. Le dimanche 26 octobre 2008 à , par lou :: site

Au risque de ne pas être original (l'incipit est déjà bien), je préfère la version DLM, mal enregistrée, à la version de concert.
L'interprétation de Spendius : il s'agit d'un esclave, quelle arrogance, au concert, dans le premier salut ! de ce fait, le contraste, au troisième salut, se trouve moins "brillant" ; le "char radieux" est rogné et ça suit. Une interprétation ne peut être fondée sur la puissance de la voix.
A propos de Tibulle, ce serait baratin de faire l'Arétin quand je coince ma bulle ! j'y perdrais mon latin jusques à l'ergastule et je serais fat, hein ! de sortir mon Catulle ! J'aurais bien un potin, un air de libellule, mais une rime en "ul", de soie ou de satin... que je suis puritain ! me ferait peine à dire.
Salut à toi, splendeur bénie, véhicul tibétain de l'infinie sagesse.
[mince ! je l'ai fait :( une coquille ----- zut ! j'en fais un autre et piqué à Boris Vian, stop !]

11. Le dimanche 26 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Ah, content de te retrouver (et chez toi aussi...) !

Je te remercie (et te congratule) pour ces considérations variées. Effectivement, je trouve que les transitions sont peu nettes dans la version Foster (on entend Spendius pour la première fois, mais il est déjà chez lui). Encore une fois, le côté "version de concert" et la longueur de l'oeuvre n'aident pas, c'est facile de le commenter chez soi avec son piano... [Cela dit, le principe est amusant, je serais ravi de faire des émules.]

(En revanche, merci de ne pas critiquer le - pitoyable - ingénieur du son, c'est le même lutin... Il se maudit assez à chaque fois de ses captations... nulles.)

12. Le mardi 30 décembre 2008 à , par Jacques

J'ai découvert Salammbô avec grand plaisir. C'est le genre d'oeuvres qu'on n'espère pas entendre au cours de son existence. J'ai enregistré, cela va de soi, mais Internet a "décroché" au cours de la première partie. Un mélomane plus chanceux que moi pourrait-il me faire une copie sur CD de cette première partie? Je prends évidemment les frais à ma charge.
Merci pour celui qui comprendra mon perfectionnisme...

13. Le mardi 30 décembre 2008 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Jacques,

Heureux que vous ayez aussi partagé cette découverte. Effectivement, inespéré, j'avais pronostiqué que ça ne serait jamais remonté, même en version quasi-de-concert et coupée au tiers. Je suis très heureux d'avoir perdu.

Je suis un peu embarrassé, parce que la loi française est très restrictive sur la copie privée, et elle ne peut pas être diffusée, en principe, hors du cercle familial. Comme je comprends très bien votre frustration, je vous envoie un courriel, on va voir si on peut trouver une solution légale à tout ça, ce serait bien que vous puissiez en garder trace, quitte à ce que je vous donne mon exemplaire s'il n'y a pas d'autre solution.

Bonne soirée !

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