Carnets sur sol

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Observatoire des pénibles

Sur France Culture, dans l'émission toujours assez originale Du Grain à moudre, une petite heure de consternation rigolote.

  • Eric Dahan qui se scandalise parce que ses lecteurs croient en savoir plus que lui. J'ai beaucoup de respect pour son éclectisme et quelques très bons articles que j'ai lus de lui, mais parfois, il est plus raisonnable de laisser ses prétentions en veilleuse. Bien sûr, je comprends fort bien sa douleur d'être très exposé, et lâché en pâture sur la version Web du journal à tous les abonnés grincheux.
    • Mais autant notre compassion pour les artistes dans ce cas (voire notre révolte) est totale, autant, pour le critique qui vit de donner un avis souvent cruel, ce n'est qu'une mise en abyme de sa propre position - à ceci près que ses lecteurs, eux, n'en vivent pas.


  • André Tubeuf joue sa propre caricature, en regrettant la glorieuse époque où les mises en scènes étaient plutôt mises en décor, où les shorts égyptiens triomphaient dans Aida, celle où l'on composait de la musique tonale bien de chez nous, celle du temps des grandes voix (qui se sont toutes éteintes après les adieux de Manuel García et de Giuditta Pasta, comme chacun sait).


  • Quant à Stéphane Grant, il entre dans un superbe trio des têtes à claques en se lamentant de ce que la critique n'ait pas été plus nauséabonde vis-à-vis du festival d'Aix-en-Provence cette année. Les lutins n'ont certes rien entendu du festival en question, mais la rengaine est connue. Il est vrai qu'à l'exception du Siegfried de Rattle (enfin, surtout de Braunswheig : nous n'avons pas ouvert le poste pour l'entendre, sachant que ce Wagner-là n'est pas exactement ce que nous préférons), on trouvait peu de choses attirantes et rien de très original. Peu importe : porter un jugement aussi lourd, de nullité musicale généralisée, avec cette complaisance et comme un devoir moral, est profondément dégoûtant.
    • Pris dans une logique comparatiste effrénée, le trio ne se rend pas bien compte qu'il existe une nuance entre regretter qu'un festival ne soutienne pas sa réputation et l'attaque frontale et radicale de ses interprètes. Et que le jugement juste, indispensable à trouver vis-à-vis du microcosme, n'est pas le plus important : le lecteur attend d'abord une description de ce qui l'attend ou de ce qu'il n'a pas le loisir de voir, pas un jugement personnel catégorique (mais fondé sur des attentes totalement subjectives, et par conséquent bien inutile). Et lorsqu'on y ajoute plus ou moins d'esprit et beaucoup de méchanceté pour donner du relief à ses écrits, les traces publiées en deviennent assez insupportables.


Ces ratiocinations amères, cette nostalgie un peu irritante et cette cruauté poseuse font que, décidément, la table ronde des critiques a malheureusement plutôt soutenu l'idée qu'ils n'étaient pas à la hauteur de leurs lecteurs. [Ou expliqué que ceux-ci soient moins patients...]

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Ah, aurions-nous oublié de préciser qu'on nous a ressorti le poncif des nouveautés en nombre réduit, et de plus en plus standardisées et de plus en plus médiocres ? Evidemment, si on ne compte que les intégrales des symphonies de Beethoven, les lutins veulent bien reconnaître la (relative) baisse de fréquence (la standardisation et la médiocrité, c'est plus qu'à voir). Mais ces Messieurs ne doivent pas beaucoup sortir de chez eux. [Et les lecteurs réguliers de CSS auront compris qu'il s'agit là d'une légèreté qui ne leur sera pas aisément pardonnée.]

CSS se félicite plus que jamais d'éviter les chroniques négatives, qui révèlent plus souvent l'incompréhension de celui qui les écrit que sa clairvoyance à toute épreuve.

Par ailleurs, les critiques n'en méritent pas moins pondération et respect, comme les autres humains ; mais qu'ils soient invités à s'interroger sur le sens de leur pratique, et sur ses implications. [Et au lieu de démolir Lang Lang, d'aller ouvrir pour la première fois le catalogue CPO...]


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Commentaires

1. Le dimanche 31 août 2008 à , par Papageno :: site

Oui, c'est une bonne idée en général d'éviter les critiques négatives dans un blog. Il vaut mieux consacrer son énergie à défendre les artistes qu'on aime, à parler des concerts et des disques qu'on a appréciés. Et même lorsqu'on avoue qu'on n'a pas aimé une œuvre ou une interprétation, ce qui arrive malgré tout, il y a une différence entre écrire "je n'ai pas réussi à rentrer dedans" ou "ça ne me parle pas" ou même "ça m'endort" et écrire "c'est mauvais". La différence, c'est assumer son jugement personnel sans prétendre l'imposer aux autres ni même avoir raison.

2. Le dimanche 31 août 2008 à , par DavidLeMarrec

... et, le plus important, donner les critères, sinon on reste à un stade stérile où la discussion est impossible, ou alors on donne des leçons à la terre entière, mais sans fondement...

C'est d'ailleurs ce que j'aime toujours beaucoup dans le Journal de Papageno, soit on y parle d'enthousiasmes, soit de scepticismes, mais toujours avec humilité et respect. Et pourtant bien souvent avec plus de science que dans les revues.

Il est vrai que dans les journaux, il existe une très difficile contrainte de place, mais lorsqu'on entend parler ou qu'on lit sur de longues distances lesdits critiques, ce n'est pas nécessairement mieux.


Pour ma part, chez les critiques professionnels, je ne lis plus que Christian Merlin, qui sait écrire et qui fait valoir des avis étayés. Et ce en disposant de tout le bagage scientifique nécessaire. Les autres m'indiffèrent ou m'indisposent plus souvent qu'ils ne me réjouissent (cela arrive, et comme je les lis très peu depuis assez longtemps, je passe sans doute à côté de merveilles - mais à chaque nouvelle tentative, je suis assez confirmé dans mes préventions).

Ce qui me gêne vraiment, c'est le manque de respect vis-à-vis des artistes : ce qui n'est pas aussi excellent que la plus belle référence, ou pire, ce qui n'est pas fait selon les préférences du critique, c'est méprisable et bâclé.

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C'est d'autant plus agaçant que leur érudition professionnelle est par ailleurs bien souvent prise en défaut : j'avais notamment lu (au moins une fois) une recommandation du DVD Nagano / Lehnhoff des Gezeichneten de Schreker comme la référence à connaître pour aborder l'oeuvre.

Le(s) critique ne connaissait manifestement que celle-là, ou alors n'avait pas révisé depuis longtemps.
=> La mise en déforme le livret, le rend en plusieurs points inintelligible (et à mon avis l'affaiblit considérablement en inversant le rapport scène / hors-scène).
=> Il manque deux des trois intrigues, un tiers du dernier acte et quartorze personnages ! Inutile de préciser que l'oeuvre en est un peu abîmée... Alors qu'il existe de (très bonnes) versions intégrales. Le préciser, à tout le moins, aurait été judicieux.

Je suis très heureux que la critique mette à l'honneur cet opéra et cette interprétation qui le méritent amplement, bien sûr ! Mais lorsque les critiques choisissent ensuite depuis leur chaire de vouer tel ou tel au bûcher, je suis un peu circonspect, vu la précision de leurs connaissances.

Ce sont en somme des "mélomanes référents" à qui on demande régulièrement leur sentiment, plus que des analystes ou des professionnels, à mon humble avis. Et c'est un peu dommage en conséquence de lire parfois cette assurance très négative.

3. Le lundi 1 septembre 2008 à , par sk†ns

Je vais y jeter une oreille.
De Tubeuf, outre de nombreux titres que je n'ai pas lus, je ne connais qu'une confondante (et invraisemblable) traduction de « Arrau parle » (Gallimard), d'après l'anglais (USA).
Pour compléter le tableau, citons Renaud Machart, pour qui environ 80 % des chefs évoqués dans ses papiers (statistiques personnelles) sont « médiocres ». Je puis assurer, après un très bref survol de son récent « Leonard Bernstein », qu'il est lui-même un fort piètre scribouilleur.

4. Le mardi 2 septembre 2008 à , par DavidLeMarrec

Ave Sko,

Renaud Machart est pourtant loin d'être le pire des représentations de la profession, il est surtout le plus en vue, ce qui rend les irrégularités plus visibles. Je n'ai jamais trouvé ça extrêmement descriptif ni fabuleusement écrit, mais on échappe la plupart du temps aux jugements personnels trop vifs et aux erreurs grossières. Par ailleurs, il a pour lui d'avoir toujours défendu avec vigueur un répertoire qui n'a pas toujours (ou plutôt : toujours pas) bonne réputation.

En l'occurrence, j'ai surtout été frappé par la collection de clichés assez ébouriffante dans une émission censée mettre au clair la nature du travail de critique. Ils n'ont pas invoqué qu'en faisant court, ils doivent faire tranchant, ou prendre plus ou moins des poses pour ne pas ennuyer le lecteur avec une objectivité froide, non, non : ils laissent bien entendre qu'ils sont là pour prendre des positions radicales et en quelque sorte faire le bon pari face à la postérité (par exemple prendre le risque invraisemblable de dire Lang Lang n'est pas le phraseur le plus inspiré de tous les temps...).
Aucune conscience de ce qu'est le travail d'interprète... Ni manifestement de ce que peut être un choix d'interprétation. Un choix qu'on aime plus ou moins, mais qui, à moins de manques techniques flagrants, d'une incurie visible ou d'une méconnaissance stylistique trop lourde, peut difficilement être qualifié de médiocre.

Dis-nous ce que tu penses de l'émission lorsque tu l'auras écoutée !

5. Le mardi 2 septembre 2008 à , par sk†ns

Je distinguerai deux choses :

1/ La "critique".
Dans le « grand quotidien du soir » que je fréquente (faute de mieux), on trouve principalement des compte-rendus de représentations qu'on ne verra de toutes façons pas (puisqu'elles ont déjà eu lieu) et qui paraissent constituer une manière d'exercice de style propre à la "profession" : dézingage et/ou considérations d'initiés (« J'y étais »), leur permettant accessoirement d'assoir une "notoriété" tout en justifiant un salaire dans ledit quotidien. Rarement un article de fond – quoique l'autre jour il y avait ce truc : « Eh oui, qui dit opéra dit musique et chant ! », par Renaud M.

Pour ce qui est de la presse magazine spécialisée (parmi ceux-ci, les 3 "généralistes"), Classica et Diapason me semblent absolument indigents, Le Monde de la Musique trouvant quant à lui une place de choix dans mes ouatères (si vous le permettez). Dans Classica, j'aime bien l'écoute comparée, même si ça doit être totalement bidon – le trio nous sort parfois un disque qui était passé totalement inaperçu au moment de sa sortie ce qui, du coup, questionne la profession…

J'ajoute que je lis tous les jours operacritiques.free.fr qui, comme son nom l'indique…
Ayant finalement assez peu de ressources pour me livrer moi-même à la critique, j'en resterai humblement là.

2/ L'émission.
C'est vrai que ça parlait pas tant de critique que ça. Plutôt de la désaffection pour le classique (manque d'éducation musicale) : il y a des critiques, mais peu de public ! (Toi, tu serais un méga boss si tu faisais un blog en allemand). Tubeuf fait bonne figure d'ancien combattant germanophile. Dahan (le Skorecki du classique ?) est moins insupportable que dans ses chroniques de Libération, d'une pseudo virtuosité parfaitement calibrée pour les métrosexuels amateurs de Radiohead.

6. Le mardi 2 septembre 2008 à , par DavidLeMarrec

Concernant le domaine operacritiques.free.fr, c'est un nom qui n'est plus très adéquat (on trouve bien quelques dithyrambes, mais pas vraiment de critiques au sens équilibré du terme), et qui ne survit que par mon respect pour l'Histoire - et, accessoirement, par son bon référencement dans les moteurs de recherche, après plus de six années de publication sur la Toile.

Mais si Free se relâchait, je ne conserverais vraisemblablement pas ce nom de domaine qui n'a plus grand rapport avec les contenus qu'il recouvre.


Concernant l'émission, j'ai eu tendance à trouver Eric Dahan un peu pénible à se plaindre de se faire égratigner, alors qu'il considère que son devoir est précisément de tirer à vue sur ceux qu'il juge médiocre... Alors qu'il écrit de bonnes choses (et de beaucoup moins bonnes).


Heureusement donc qu'il existe des lecteurs clairvoyants qui s'abreuvent aux meilleures fontaines de la Vérité. [/pommade collective]

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