Carnets sur sol

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Une saison en France : Ernest REYER - Salammbô

(Mise à jour du 23 septembre 2008 : en fin d'article, nous avons enregistré des extraits de l'oeuvre pour Carnets sur sol.)

L'Opéra de Marseille, dont on susurrait qu'il remettrait en scène Sigurd, dix-sept ans après sa précédente exécution (avec notamment Cécile Perrin et Jean-Philippe Lafont), propose finalement Salammbô !

Rien que pour nous faire mentir, naturellement, puisque nous avions pris le pari que cet opéra, pour diverses raisons que nous allons vous livrer, ne serait jamais remonté...


Gravures représentant plusieurs scènes de l'opéra.

Etat de la discographie

L'oeuvre est nettement moins fondamentale que Sigurd [1] - mais Sigurd a déjà été joué il n'y a pas si longtemps à Marseille (il y a dix-sept ans), et à Montpellier en 1993 et 1995. Tandis que de Salammbô, il n'existe à notre connaissance dans les trois quarts de siècle passés qu'un extrait du second air du rôle titre, par Germaine Martinelli, pas fabuleusement interprété, et peut-être même pas reporté sur CD.

Il n'en existe donc aucune intégrale enregistrée, ni officielle, ni officieuse.

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Etat de la partition

Néanmoins, la réduction piano-chant se trouve aisément (et c'est une bonne nouvelle que le matériel d'orchestre existe toujours pour pouvoir remonter l'ouvrage [2]) chez les bouquinistes, et c'est par ce biais que CSS peut vous présenter l'ouvrage, suite à des lectures régulières de l'ensemble de l'oeuvre.

Il faut toutefois s'attendre, vu la durée réelle de l'oeuvre (trois heures minimum), à des coupures conséquentes à Marseille.

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L'oeuvre

Salammbô, le dernier opéra de Reyer, est une fort belle oeuvre, moins raffinée cependant que Sigurd. On rencontrera quelques facilités orientalisantes dans la mélodie (des descentes sinueuses de gammes en octaves, qui lorgnent parfois vers des debussysmes qui devaient être dans l'air du temps), et harmoniquement, bien que moins efficace de Sigurd, la recherche en est comparable : très soigné et assez inventif pour de l'opéra français. On ne pâlit pas face au modèle modulant meyerbeerien ; en particulier, on hérite d'un souci de sans cesse renouveler la poussée dramatique au moment où les phrases musicales pourraient retomber. On trouve même (ce qui n'est pas le cas de Meyerbeer, époque oblige) un certain nombre d'accords enrichis (certes avec mesure) ou d'anticipations qui créent de petites tensions pas très audacieuses, mais sensibles. A l'inverse, certaines pages sont remplies par un seul accord parfait arpégé, ce qui ressemble parfois à du remplissage, tout en suivant d'un peu loin les recettes de Sigurd.

Le livret d'après le roman de Flaubert est dû à Camille du Locle, également colibrettiste de Sigurd (d'apèrs le Nibelungenlied) et du Don Carlos de Verdi (d'après Schiller).

Reyer s'est toujours plongé dans des atmosphères lointaines, témoin :

  • Le Sélam, ode symphonique sur un texte de Théophile Gautier (1850) ;
  • Sacountala, ballet ;
  • La Statue, également dans un environnement oriental (malgré le frontispice très 'chevalier chrétien' de l'édition destinée aux familles), qui semble à la lecture assez schématique et faible, essentiellement centré autour de son vaste ballet (1861) ;
  • Erostrate, dont la partition est introuvable, car pas diffusée au grand public en raison de son échec immédiat, ce qui pique notre curiosité vu la réalisation très intéressante de ses deux opéras suivants, Sigurd et Salammbô...
  • Sigurd, dans l'atmosphère épique du Nord sauvage ;
  • Salammbô, dans une antiquité qui sonne assez arabisée à l'oreille contemporaine.


Malgré quelques tournures orientales attendues, Salammbô séduit par son sens incontestable du climat et par ses péripéties très esthétisées. Un opéra qui, sans être majeur, dispose de toutes les qualités pour toucher. On dépasse largement la qualité et l'intérêt de certains Massenet souvent joués comme Manon ou Don Quichotte.

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L'impossible résurrection

Nous prédisions cependant, malgré les séductions d'une pièce d'après Flaubert sur l'imaginaire d'un programmateur et des spectateurs ; malgré l'orientalisme plaisant, malgré la qualité de la partition, malgré le souffle de certaines scènes ; nous prédisions en effet que Salammbô ne serait jamais remontée.

Pourquoi ?

C'est très simple :

Lire la suite.

Notes

[1] Voir notre série autour du Sigurd de Reyer.

[2] Le matériel d'orchestre, pour les pièces qui ne sont pas des standards, est loué aux orchestres. Seul l'éditeur dispose d'une copie, et par voie de conséquence, pour les oeuvres rares qui n'ont pas besoin d'être présentes en plusieurs exemplaires, si le grenier brûle, est inondé ou si les rongeurs connaissent un petit surcroît d'activité musicophage, l'orchestration peut être perdue sans retour (si jamais les manuscrits ne sont pas bien rangés dans une bibliothèque...).

C'est très simple : Salammbô requiert un nombre très important de personnages (une douzaine de vrais rôles), beaucoup de barytons ou de basses qui chantent de courtes répliques mais doivent avoir un aigu très facile (fa#3 requis même pour les basses). Il faut aussi un Grand Prêtre qui soit un ténor très vaillant, un orchestre de bon niveau (sollicitation constante du suraigu aux cordes, exposition des bois - pour autant que j'en puisse juger, intuitivement, sur la réduction pour piano, seule disponible), qui puisse assurer un ballet rythmiquement exigeant (les noces de Narr'havas et Salammbô), un choeur nombreux (scènes de foule, répartition en plusieurs groupes...) et très sollicité.

Quant aux rôles principaux ? Outre le Grand Prêtre, mais qui est peu présent dans la seconde partie (mais un rôle de ténor redoutable), on rencontre :

  • Hamilcar (baryton héroïque), qui tient un air d'entrée éprouvant, mais paraît peu.
  • Narr'havas (basse à la française), qui s'exprime seulement dans de brèves répliques récitatives, et peu présent dramatiquement. Il se contente de représenter le prétendant vindicatif et heureux.
  • Spendius (baryton à la française), l'esclave grec, qui lui aussi 'sort' le fa dièse dès sa première apparition. Contrairement à ce que l'exposition pourrait laisser penser, il n'agit que peu. Il dispose d'un duo avec Mâtho au I (modérément intéressant) et de son dialogue avec Mâtho au début du II.
  • Mâtho (ténor demi-caractère sans aigus ?), un rôle qui ne monte pas haut, qui ne nécessite pas de vaillance particulière (surtout des rêveries élégiaques, qui culminent le plus souvent au sol3). Nettement moins ardu que Sigurd. Il est sans air, s'exprimant uniquement dans les récitatifs continus, à la meryerbeero-wagnérienne, qui constituent presque exclusivement l'oeuvre.
  • Salammbô (mezzo-soprano lyrique). Rôle relativement léger, assez valorisant dramatiquement, mais peu brillant. Elle bénéficie de trois airs, fort beaux - les trois sommets de la partition -, mais ils sont extrêmement peu spectaculaires (contrairement à ceux qu'on trouve dans Sigurd). Tout de grâce. Ils mériteraient d'être repris en récital, mais déjà que personne ne le fait pour Brunehild... (A part Lubin pour faire sa wagnérienne et Crespin qui a tout de même un très large répertoire dans les grands rôles français, ça ne se bouscule pas.) Le rôle est assez peu lourd, monte peu haut, semble écrit d'abord pour une diseuse, un lyrique pas trop musclé.


Voilà qui procure beaucoup de dépenses.

La seule solution serait qu'un interprète s'en empare. Mais qui pourrait-elle intéresser ?

Un chef ? Mais les chefs, dans ce répertoire, n'ont pas - Plasson excepté - une envergure médiatique suffisante pour pouvoir imposer par leur seul nom des oeuvres improbables. Même Dutoit ou Jordan se limitaient plutôt au disque dans ce genre d'aventures. Si, Muti le pourrait, puisqu'il a déjà manifesté aussi bien son intérêt pour Spontini et Meyerbeer que pour Scriabine. Mais lui reste à franchir le pas, d'autant plus qu'il n'a plus le refuge de La Scala pour mener son royaume ou gagner sa vie.

Restent les interprètes, comme le fit avec bonheur Alagna pour Fiesque de Lalo. Las ! On ne trouve aucun vrai numéro dans la partition à part les trois airs de Salammbô et celui d'Hamilcar (déjà très intégrés). Ces airs sont très déclamés, raisonnablement mais modérément mélodiques, et le reste (le duo Mâtho-Spendius du I, le grand duo Salammbô-Mâtho du III) est formé de courtes répliques, qui n'ont jamais de motif mélodique repris en dehors des quelques leitmotivs qui parcourent l'oeuvre, comme c'était déjà le cas pour Sigurd.
En outre, les récitatifs sont placés entre des couches instrumentales assez développées, ce qui procure un peu du chant en rondelles, avec une action et des psychologies un peu chiches, du coup.
Voilà qui n'a rien pour décider un chanteur célèbre à programmer un ouvrage frustrant pour l'interprète, et lui assurant un succès limité. Tout au plus une mezzo-soprane éprise de cette musique française... mais laquelle serait assez influente pour l'imposer ?

Il faut ajouter que le livret connaît des discontinuités psychologiques pas très adroites, avec des ruptures un peu trop nettes entre différentes étapes du roman (même pour qui n'a pas lu Flaubert...), et n'est pas merveilleusement écrit stylistiquement parlant.

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A ce compte-là, une oeuvre si coûteuse, intéressante mais pas nécessairement bouleversante, quels grands interprètes voudront l'imposer s'ils ne peuvent y briller ? Sigurd souffre déjà d'une répartition très équilibrée des rôles pour qu'un interprète célèbre s'en empare. Mais dans Salammbô, il n'existe pas de grand rôle, et même pour le rôle-titre, on constate en dehors de ses airs (brefs et peu ostentatoires) l'éclatement des répliques.
Oubliée, onéreuse (nombreux rôles, choeur vaste, excellent orchestre), bonne mais pas excellente, exigeante, peu valorisante... comment croire que Salammbô serait remontée un jour ?

Il fallait bien toute la passion et surtout toute l'audace de Renée Auphan pour voir cela un jour, après tant d'autres merveilles (majeures celles-là) par elle révélées.

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Distribution marseillaise

=> Orchestre et Choeurs de L'Opéra de Marseille. Orchestre et même choeurs excellents, et connaissant ce type de musique comme personne. Idéal, on ne les échangerait pas, sur CSS, contre les Berliner.
=> Direction musicale : Lawrence FOSTER. Spécialiste des raretés françaises. On lui doit notamment les versions discographiques de l'Oedipe d'Enescu et de La Chute de la Maison Usher de Debussy.

=> Mise en espace : Yves Coudray.
=> Lumières : Philippe Grosperrin.

=> SALAMMBÔ : Kate Aldrich (mezzo lyrique dense). Une voix très américaine, pleine, glorieuse (quelque part entre Joyce DiDonato et Suzanne Mentzer), dotée d'un français impeccable, légèrement flou à cause de son placement très en arrière, mais intelligible. Sans doute une présence impressionnante. Côté amusant : le grave ressemble à s'y méprendre à celui de Shirley Verrett.
=> SHAHABARIM : Sébastien Guèze (ténor lyrique). Technique très italienne, qui force un peu des moyens plus légers, mais en français, la voix conserve sa clarté. Egalement présent à Bordeaux pour la saison à venir. On n'a donc pas hésité à distribuer de façon très solide ce rôle peu payant sans doute à cause de son caractère moins central dans l'action, mais de loin le plus difficile à assumer.
=> MATHÔ : Gilles Ragon (haute-contre en voie de reconversion). L'acteur est assez absent, mais le chanteur, motivé et dans des contextes pas trop lyrique, peut être tout à fait convaincant. Son Werther indifférent et fruste nous avait laissé une impression peu favorable, mais en Thésée dans Les Rois de Philippe Fénelon, il s'était montré percutant et lumineux... Sans doute cela sera-t-il un brin farineux, mais la distribution est assez judicieuse puisque le rôle n'est pas trop aigu, dans les meilleures notes de l'interprète. On regrette simplement, d'avance, la placidité scénique pour un rôle où l'arrogance supporte absolument toute la vraisemblance dramatique - déjà mise à mal par les rafistolages du roman-source et les coupures à prévoir dans la partition... A voir.

=> HAMILCAR : Jean-Philippe Lafont (baryton héroïque). Rôle bref mais éprouvant, confié à un artiste à toute épreuve. Peu de nuances à attendre dans cette tessiture très tendue vu la nature de cette voix, mais ce sera assurément assumé avec engagement et conviction. De toute façon, le personne d'Hamilcar reste très monolithique, une figure paternelle sévère sur la Cité comme sur sa fille, imposant à l'une comme à l'autre de terribles expiations pour sauver Carthage.
=> NARR'HAVAS : Wojtek Smilek. Une voix solide de baryton grave pour camber ce rôle de basse à aigus à la française. Sans doute un bon choix, si le français, reste aussi correct que de coutume.
=> SPENDIUS : André Heijboer (souvent écrit "Heyboer" pour expliciter la prononciation). Il chantait Macbeth de Verdi cette saison à Dijon, et c'était semble-t-il fort bien. Une voix très solide, un habitué des seconds rôles dans les productions prestigieuses (Ruggero dans La Juive à Paris, par exemple). Ce que nous connaissons de lui ne laisse pas entendre une voix très séduisante, assez lourde, un timbre un peu vert, mais il s'agit de conditions sonores difficiles. En tout cas une couleur qui ne ressemblera pas au baryton à la française souple et lumineux qu'on peut voir dans la partition. Ce peut être tout à fait convaincant et impressionnant quand même avec plus de noirceur, nous attendons donc avec curiosité.

=> TAANACH : Murielle Oger-Tomao. Suivante de Salammbô.
=> GISCON : Antoine Garcin. Spécialiste des troisièmes rôles de basse depuis un certain nombre d'années.
=> AUTHARITE : Eric Martin-Bonnet. De même, spécialiste de seconds rôle de basse. Il chantait Sparafucile à Bordeaux cette année, et y sera pour la saison à venir Reinmar von Zweter, l'un des chevaliers-chanteurs de Tannhäuser.

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Dates
  1. Samedi 27 septembre à 20h
  2. Mardi 30 septembre à 20h
  3. Jeudi 2 octobre à 20h
  4. Dimanche 5 octobre à 14h30


Enregistré par France Musique

En plus de cela :

A l’occasion de la semaine “Marseille au coeur du dialogue des cultures méditerranéennes” organisée par l’Alliance Française Marseille-Provence

Conférence “Ernest Reyer, musicien orientaliste” dimanche 5 octobre 2008 à 11h au Foyer de l’Opéra - entrée libre

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CSS vous souhaite une excellente découverte de cette rareté absolue. Si nous en avons le loisir, nous tâcherons d'en enregistrer des extraits pour vous donner une idée avant les représentations.

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Extraits (mise à jour du 23 septembre 2008)

CSS ne sera sans doute pas sur les lieux en raison d'un emploi du temps très chargé à tous les niveaux, mais espère motiver ceux qui le pourront pour faire le déplacement.

Pour ce faire, nous avons capté, au cours d'une répétition, cet été, un morceau de l'exposition de Salammbô.

Du fait des conditions (de répétition, précisément), vous noterez de nombreuses imperfections dans le son et l'exécution, mais l'essentiel est de rendre compte de l'esprit de l'oeuvre.


Je vous retranscris le texte : bien que je me sois appliqué autant que possible à la diction et à la clarté au piano, la prise de son très rudimentaire et la nature de la salle rendent certains moments à mon avis plus difficilement intelligibles (et croyez bien que j'en rougis).

(Lire le texte dans l'article que nous avons publié à cette occasion.)


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David Le Marrec


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