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Tournebouleversante surpréfaction

Le néologisme est-il moral ? Et en politique ?


Je constate qu'on s'étend un peu partout à l'infini sur un malheureux néologisme...
Au delà de la vacuité intégrale de la conversation sur le sujet qui n'en méritait pas tant, c'est l'occasion de s'émerveiller de la mise de la pratique orthodoxe de la langue sur le devant de la scène politique, ce qui n'est que rarement le cas pour la langue en tant que telle. Car ici, ce n'était pas du tout de contenu qu'il s'agissait, mais bien de conformité à la norme du langage.




Etonnante, cette déférence terrorisée à la langue française, c'en est même fascinant.

L'usage de la langue, qui d'ordinaire n'intéresse personne, se trouve au centre des conversations des observateurs politiques. Et sous une considération morale : le néologisme c'est mal.[1]

C'est véritablement très étrange.

  • Parce qu'on se plaint généralement du discours ennuyeux et compassé des politiques ; ici, à défaut d'être moins creux que la communication politique habituelle, on trouvait au moins le charme d'un peu d'humour.
  • L'intérêt porté par les médias à ce non-événement, comme des parents émerveillés devant le berceau : Oh, il a souri !. Ca intéresse grandement les proches, mais le public ?
  • Le ton de reproche (ou du moins de défiance), assez surprenant en comparaison de la lecture à rebours du voyage au Proche-Orient de la candidate comme un succès. Il était assez impressionnant de constater cette reconstruction d'une réalité plus ou moins vérifiée, plus ou moins fantasmée a posteriori.





Hélas, c'est là avant tout le signe qu'on cherchait quelque chose à dire pour exploiter une visite de courtoisie dont, par nature, il n'y avait rien à attendre. Le traitement de l'information se fait aujourd'hui par des éléments non significatifs mais brefs, détachés d'un ensemble qui n'est jamais commenté.[2]

Des journalistes et des politiques, de l'oeuf ou de la poule, j'aurais tendance à penser que la responsabilité, bien que très partagée, incombe d'abord aux journaux qui pourraient parfaitement refuser de relayer les petits slogans assassins et creux. Ce qui éviterait aux seconds d'en produire à la pelle.
Ici, en outre, le traitement partisan de l'information touche au lamentable, l'hallali pour un néologisme d'un côté, les preuves de la réussite d'une visite (où il ne s'était jusque là rien passé) de l'autre.

Pour finir, on est en droit de s'émerveiller du conformisme des commentateurs en matière de langue. La positive attitude de Raffarin, pourtant un anglicisme lourdaud, avait beaucoup plus séduit. Mais inventer un mot français, même pour de l'humour, ah çà, comment osez-vous ?




Evidemment, à présent qu'il y a plus sérieux à se mettre sur la dent sur la célérité admirable de la justice chinoise[3], on oublie l'intérêt un peu dérisoire de la veille. Cependant, de mon côté, l'émerveillement (un peu consterné) devant tant de réactions demeure.
Je me demande, au demeurant, si une réaction, même sur le plan de la langue, s'impose de ma part pour les débats qui viendront peut-être un jour. Tant on en entend parler sous toutes les coutures, jusqu'à l'absurde.




J'en profite donc pour redire un certain étonnement devant la promptitude des médias à réutiliser les noms que se donnent eux-mêmes les acteurs, tels les antimondialistes à la gauloise devenus en un jour des altermondialistes ouverts - mais toujours aussi xénophobes envers les plombiers polonais et routiers roumains. Ou le fauchage volontaire, joli nom pour le saccage de laboratoires - dont certains dévolus à la recherche très avancée pour un médicament soulageant les effets de la mucoviscidose, anéanti. C'est ce que j'appelais une forme d'empathie terminologique.
Aujourd'hui, ce sera concernant les chiffres. En France, bien qu'on puisse éventuellement le regretter, le pourcentage attribué à un candidat dans toute élection ne prend en compte que les suffrages exprimés, c'est-à-dire ni les non inscrits, ni l'abstention, ni les votes blancs ou nuls. Or, lors de l'élection de Nicolas Sarkozy comme candidat de son parti, "élection sans suspense" dont les médias se sont cependant nourris pendant une bonne semaine, nous avons eu deux chiffres : 70% de votes ou 98%, selon les commentateurs. Le premier se fonde sur le pourcentage de votants, le second sur le pourcentage de voix obtenu parmi les votants ; parfois en soulignant de l'UMP insistait sur le chiffre de 70% pour ne pas trop effrayer le challand. A merveille, mais pourquoi n'a-t-on pas repris le chiffre qu'on aurait utilisé pour n'importe quelle élection (pour les primaires du PS, on se fondait bel et bien sur les exprimés) ? Il ne s'agissait pas de marteler ce chiffre trop rond, dépourvu de substance (que dire d'un 100%, alors qu'on peut toujours réfléchir sur une infime minorité de moins de 1% ?), mais de l'indiquer, afin de remettre les choses en perspective. Que cela fasse peur ou non à l'électeur, Nicolas Sarkozy a bel et bien été élu, faute de combattants, à 100% des voix.
Encore une fois, les médias reprennent, pas nécessairement par idéologie ou manipulation, mais par légèreté, les mots des acteurs au lieu des les mettre en question et d'opter pour une lecture plus neutre des événements. Toutes les autres élections sont décrites d'abord selon les pourcentages répartis entre les exprimés, ne pas le préciser ici est favoriser, volontairement ou non, une illusion d'optique. L'UMP, en l'occurrence, a réussi son pari, les médias ont repris leur information comme un seul homme.

Notes

[1] Car tout cela s'est déroulé avant que n'apparaisse dans son camp l'autocongratulation crispante qu'on connaît : "pas de fautes de français", "pour exprimer la densité de sa pensée".

[2] Voilà qui rejoint une réflexion passée sur la capacité de la parole du média à créer de la réalité.

[3] Ici encore, difficile de déterminer, avec la citation très brève fournie par les journaux, dans quel sens doivent s'exercer les éléments de comparaison. A la première lecture de la chose, j'avais compris l'inverse : "nous n'avons pas à être si désespérés, puisque nous sommes lents mais probes". J'accorde que c'est au minimum faire preuve d'une grande inconscience dans le choix de ses mots. Et que, de même que pour Benedictus, le passé chargé ne plaide pas en faveur du prévenu.


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Commentaires

1. Le mercredi 17 janvier 2007 à , par Morloch (nau of sands)

Des évidences dites avec simplicité, et pourtant elles semblent avoir échappé à la totalité de la presse écrite française.

Mais quelle peut être l'influence exacte de ces débats stériles dans la presse ? Quel est le pourcentage d'électeurs pour lesquels un néologisme aura une incidence sur le vote ? La levée de bouclier contre ce mot en question aura t'elle une incidence, même inconsciente, sur l'image de Ségolène Royal pour une partie de l'opinion ?

Drôle de campagne électorale à coups d'anathèmes, de bavardages à n'en plus finir sur internet, de spécialistes de l'analyse politique qui agitent le drapeau blanc et avouent ne pas être en mesure d'analyser quoi que ce soit de ces "candidats atypiques" en rupture des traditions de leurs partis respectifs.


2. Le mercredi 17 janvier 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Morloch !

Des évidences dites avec simplicité, et pourtant elles semblent avoir échappé à la totalité de la presse écrite française.

Je crois qu'il y a une raison simple à cela : ça fait vendre. Même pour ceux qui s'insurgent. C'est pour cela que je me suis demandé si mon obole sur le sujet avait lieu d'être... Disons que c'était l'occasion de remarquer à quel point la langue est chargée de valeurs morales en France, avec un conformisme très fort.

Dieu merci, depuis que j'ai un skyblg, je suis sauvé.


Mais quelle peut être l'influence exacte de ces débats stériles dans la presse ?

Une hausse du chiffre d'affaires, pourquoi ?


Quel est le pourcentage d'électeurs pour lesquels un néologisme aura une incidence sur le vote ?

Personne, mais cela construit une ambiance. Que l'on soit indigné par la curée ou fatigué de la vacuité de ses propos, on se décide sur des apparences, la superficie la plus immédiatement visible, la formule concise reprise par les médias.

Tu penses bien qu'après le grand succès de l'Israel Tour, qui avait nourri la profession pendant deux bonnes semaines, on espérait bien tenir une petite semaine sur le China Park


La levée de bouclier contre ce mot en question aura t'elle une incidence, même inconsciente, sur l'image de Ségolène Royal pour une partie de l'opinion ?

A la longue, oui. Et de façon déterminante.

Vois plutôt.

Soit : "elle est victime parce qu'elle n'est pas une éléphante, parce qu'elle est une femme, parce que les médias sont de droite, etc." ;
soit : "elle est décidément inconsistante, une incapable au dernier degré, et bien sûr les médias qui sont tous de gauche lui servent la soupe comme si de rien n'était".

Ca convaincra surtout les convaincus, je crois.


Drôle de campagne électorale à coups d'anathèmes, de bavardages à n'en plus finir sur internet, de spécialistes de l'analyse politique qui agitent le drapeau blanc et avouent ne pas être en mesure d'analyser quoi que ce soit de ces "candidats atypiques" en rupture des traditions de leurs partis respectifs.

Je ris beaucoup lorsque j'entends les spécialistes des sondages qui assènent que ce sont les Français qui ont choisi ces candidats comme des grands - d'ailleurs, il y aura au moins 98% de participation aux présidentielles...
Alors que l'un a les dents qui rayent le parquet depuis cinq ans et que l'autre doit sa place à la tocade des médias se disant en janvier 2005 "et si nous aussi on avait notre femme ?".

Mais évidemment, si on veut vendre des sondages, ils faut bien qu'ils flattent les gens. Comme on le dit, "le peuple est sage collectivement", ça fait plaisir à tout le monde, ça ne mange pas de pain, et c'est gros comme une maison - aucun peuple n'a jamais fait d'erreur, comme chacun le sait.

Pour ma part, je suis favorable à une interdiction des sondages sur les scrutins. Ils faussent le jeu en clivant artificiellement les votes, forcent la main aux électeurs, qui savent que s'ils s'expriment pour untel, leur voix sera 'perdue'. De ce fait, le choix est restreint aux deux candidats aptes à atteindre le second tour selon les sondages.
Sans parler du mode de scrutin, qui pose aussi des problèmes d'équité. Il y aurait de quoi écrire quelques notules, mais à quoi bon, ce ne sera évidemment entendu par personne...

3. Le vendredi 19 janvier 2007 à , par L'exilé que connaît bien ce cher David

David,

Je reconnais bien ici ton avis sur notre chère langue française.
Je suis désolé d'utiliser ce bas moyen pour que tu répondes à mon mail.
J'ai vraiment besoin de toi.

Vivien

4. Le samedi 20 janvier 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Vivien,

Pas de panique, j'ai bien reçu ta missive et tes quelques dizaines d'appels. :)

Voilà quarante-huit heures que je peine à toucher terre, et même deux semaines à ce rythme. Je m'y suis engagé, pas de problème : je m'occupe de toi cet après-midi. (Je devrais pouvoir boucler ton affaire vers mardi, ça te conviendrait ?)

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