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Différencions (la prononciation)

Où l'on parle de volume et de projection, mais surtout de prononciation, d'accent, de lieu d'articulation, de clarté, d'intelligibilité.
Petit parcours dans les outils de prononciation, autour des chanteurs lyriques.


Les lyricomanes sont très sensibles généralement à la distinction entre volume et projection. A la bonne heure.

  • Le volume est la largeur d'une voix, son importance en décibels, le fait qu'elle soit énorme et fasse du bruit. Cela ressortit à la nature de la voix. (Exemple de gros volume : Gabriele Schnaut.)
  • La projection, et c'est là où cela devient subtil, est liée au bon placement de la voix, qui permet à une voix pas forcément très sonore de bien se faire entendre. Cela ressortit à la technique.

On peut avoir une petite voix bien projetée, et se faire entendre sans peine dans les grandes salles. (Exemple : José van Dam.)

Ca, c'est un grand classique.



Ce dont les lyricomanes semblent moins épris, c'est de prononciation. On confond allègrement plusieurs choses : prononciation, accent, lieu d'articulation, clarté, intelligibilité.


  • La prononciation est quelque chose de simple. Par exemple, le fait de bien faire un son nasal (in, un, on, an), sans que l'on entende la voyelle + le n. Ou le sait de différencier le "eu" de moelleux et le "eu" de bonheur. Cette catégorie contient aussi bien le respect des sons que l'accentuation correcte des mots et des phrases.
    1. Les natifs l'ont naturellement, à quelques variantes régionales près (je prononce la côte comme la cotte) - qu'on gomme pour un chant "standard". Les étrangers doivent l'apprendre, évidemment.
    2. La prononciation permet de reconnaître les sons dans la langue. Sinon, les mots ne sont plus différenciés. Imaginez qu'on prononce marche comme mo'ch.


  • Je vais tout de même parler plus précisément de l'accentuation des mots et des phrases, l'une des choses les plus importantes pour le naturel de la parole.
    1. Les natifs l'ont, les étrangers peinent énormément à l'acquérir.
    2. L'accentuation donne sa cohésion à la phrase. Sa maîtrise permet ensuite de doser les effets expressifs, d'aller au-delà du simple sens dénoté, d'habiter un texte. Ou même, plus simplement, d'avoir un débit naturel et agréable. Son absence rend le propos artificiel. Je pense au français de Nicolaï Gedda, tant vanté, qui est certes bien prononcé, très bien articulé, mais dont l'accentuation des phrases est heurtée, et sonne faux. C'est tout particulièrement sensible dans son Faust de la Damnation de Berlioz (version Colin Davis).


  • L'accent est souvent présenté comme la difficulté des langues étrangères, et c'est une erreur à mon sens. L'accent peut se définir comme un ensemble de caractéristiques qui ne portent pas atteinte à la différenciation d'un mot par rapport à un autre, ni à sa compréhension, mais que les natifs ne possèdent pas. Il permet souvent d'identifier la provenance linguistique d'un interlocuteur, indépendamment de sa maîtrise de la langue. Par exemple, le "t" dit "alvéolaire" (sur les alvéoles du palais), qui est légèrement expiré, permet d'identifier un anglophone. Cela n'entrave nullement la compréhension, c'est bien un "t", sans équivoque. Simplement un natif ne le fait pas.
    1. C'est ce que les natifs ont le plus naturellement, et que les étrangers peineront toujours à avoir parfaitement. Cela revêt peu d'importance au demeurant, si ce n'est l'appartenance à une norme qui n'a pas d'utilité particulière dans l'utilisation de la langue.
    2. Les problèmes d'accent sont très superficiels dans le domaine du chant. On a reproché à Ramón Vargas récemment (pour Roméo & Juliette au Met) d'avoir des "e" qui tiraient sur le "é" - bien que le "e" soit tout à fait reconnaissable. C'est là péché bien véniel, eu égard à sa prononciation, son articulation et son intelligibilité parfaites. Inversement, avoir un bon accent ne constitue pas un atout particulier.


  • Le lieu d'articulation est une chose fondamentale pour l'intelligibilité d'un texte (cf. infra). C'est elle qui place le mot, si bien qu'elle peut le rendre compréhensible même si mal prononcé - et vice-versa.
    1. Les natifs ont en parlant une articulation correcte. Mais pas toujours en chantant. Par exemple Béatrice Uria-Monzon, qui en plus d'avoir une prononciation très médiocre, place trop en arrière ses sons, si bien qu'un français n'y reconnaîtra plus ses petits. Malgré mes efforts répétés, je n'ai pu comprendre, en l'absence de livret - et malgré un sérieux entraînement à ce type d'exercice -, qu'une demie-douzaine de mots dans La Reine morte tout entière, alors même que le compositeur, elle et moi utilisons la même langue ! Son chant ajoute aussi un autre paramètre, celui des harmoniques parasites qui masquent le chant. Comme si le formant[1] était "déplacé" sur la zone du texte. Pour les étrangers, tout dépend de leur langue de départ. Le français est très aisé à placer pour un allemand. On rencontre cette question chez Laurence Hunt-Lieberson, interprète dotée d'un français parfait, mais placé très en arrière. Or, le français est une langue extrêmement dans le masque[2]. Du coup, on peine souvent à la comprendre sans livret, alors même que tout est parfaitement prononcé, sans accent. Parce que le placement de la voix, l'articulation sont inhabituels pour un locuteur français. Il serait intéressant de vérifier si les anglophones comprennent bien son français.
    2. Le lieu articulation pourrait paraître facultatif, mais il n'en est rien à l'usage, il est l'un des facteurs les plus déterminants pour comprendre un texte. Un français parfait pourra être rendu incompréhensible s'il est articulé en arrière. Pire encore, on peut saisir un français exécrable s'il est placé suffisamment en avant. On remarque ainsi que les écoles nationales ont leurs caractéristiques d'articulation liées à leur langue : les bulgares (et russes) et les lettons sont engorgés, les italiens ont tendance à la nasalité, les français ont des voix franches, très proéminentes, les allemands des voix stables, centrales, etc.


  • La clarté est sans doute ce qu'il y a de plus agréable dans la prononciation. Qu'un soin tout particulier soit accordé au mot, qu'il soit croqué avec gourmandise, formé avec tendresse.
    1. Cela ne dépend absolument pas de l'origine linguistique. C'est un travail supplémentaire requis au chanteur - qui fait souvent perdre en opulence au timbre. Inutile de dire que le plus grand nombre préfère la beauté du matériau et l'allègement de la charge de travail. Des chanteurs immensément reconnus (notamment d'école italienne) se sont montrés très désinvoltes sur ce point. Lorsqu'on pense qu'on leur apprend à penser la voyelle différemment de ce qu'elle est, pour qu'elle soit bien ronde et pour homogénéiser le timbre, et non à individualiser chaque timbre pour garantir la compréhension, ça laisse rêveur. Certes, les meilleurs sont parfaitement compréhensibles, mais cela manque :
      • de diversité, avec un risque de monochromie qu'on rencontre chez pas mal de chanteurs à technique italienne. Les parangons actuels en sont Angela Gheorghiu et Juan-Diego Flórez ;
      • de facilité pour la réception par le spectateur. Il doit demeurer vigilant, puisque tout se ressemble sensiblement. ;
      • du plaisir à entendre un son, saisir un mot dans toute son individualité.
    2. Evidemment, un travail sur les timbres inclut que l'on couvre moins les sons, pour les différencier (risques d'ouverture et de fragilisation, voire de fatigue), fait perdre en robustesse vocale (fini le cirque)... bref tout ce qui importe à l'école italienne. C'est pourquoi cet effort reste rare, statistiquement parlant.
    3. Ce travail supplémentaire permet de tout faire comprendre et surtout procure un plaisir intense à l'auditeur. Son absence n'est pas dommageable à la qualité globale d'une prestation, si ce n'est à la compréhension et à la satisfaction du public. On comprendra à me lire que j'y suis très attaché. La championne de cette discipline est sans concurrence aucune Valérie Millot - dont les "r" uvulaires me plongent régulièrement dans une douce hystérie.


  • L'intelligibilité est le fruit de tous ces paramètres, le résultat concret, qui se mesure au degré de compréhension du spectateur. Y entrent les paramètres ci-dessus, entre autres (vastitude de la salle, présence d'amplification, etc.). On peut avoir des surprises sur les ingrédients, en découvrant des prononciations du français exécrables mais très intelligibles, ou au contraire une prononciation parfaite mais placée trop en arrière donc impossible à saisir sans connaître le texte au préalable, un chanteur réputé "intellectuel" qui se mêle peu de clarté ou encore un chanteur réputé essentiellement "vocal" qui met un point d'honneur à former amoureusement chaque mot. Si cela vous divertit, nous pouvons tenter des TPs en commentaires.



On notera aussi que s'il y a d'excellents chanteurs qui prononcent mal, il n'existe pas à ma connaissance de fiers "prononceurs" qui chantent vraiment mal, tant cela suppose une connaissance de son matériau vocal. Un débutant, par exemple, couvrira trop ses sons, et fermera ainsi les timbres ouverts (le "o" d' homme deviendra celui d' oiseau)...
Le cas le plus tendancieux que je connaîtrais serait celui de Bostridge, voix petite, pas très bien projetée, bourrée de contorsions. Il n'empêche que la variété du jeu vocal et l'intelligence de l'analyse, la cohérence de ses interprétations en font un chanteur personnel et estimable, que d'aucuns détestent, dont je me repais avec bonheur pour ma part, mais auquel on ne peut ôter une grande personnalité vocale ainsi qu'une certaine envergure de pensée, en tant qu'interprète.

Notes

[1] Formant du chanteur. Zone d'harmoniques qui permet de passer un orchestre et de chanter de façon audible pendant des heures en situation d'effort.

[2] Masque. Résonateurs très en avant, comprenant les os du visage et du crâne.


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Commentaires

1. Le lundi 6 mars 2006 à , par DavidLeMarrec

Je précise que j'ai choisi les termes arbitrairement, pour la commodité du classement, ils n'ont rien d'officiel.

Ci-dessus, je parle :
- d'une part de la prononciation comme phénomène global (avec le sens d' "effort pour obtenir l'intelligibilité", plus ou moins)
- d'autre part de la prononciation comme élément concourant à la prononciation-sens-1, et qui tient au respect de la langue. Elle inclut la façon de prononcer correctement les sons et le fait d'accentuer convenablement les mots.

2. Le mardi 7 mars 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Superbe analyse ! Je me suis délectée à la lire, à l'articuler :-) !
J'y réfléchis un peu et je vous en parle...

3. Le mercredi 8 mars 2006 à , par DavidLeMarrec

Merci ! Je pensais bien que ça vous pourrait vous intéresser !

Je suis en train de préparer une petite traduction de lied, mais si vous avez des envies particulières...

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